Les Lettres qui n’arrivent jamais

À Casablanca, dans un vieil immeuble de 5 étages sans ascenseur au quartier des Habous, vivait Monsieur Driss. Il avait 80 ans. Il vivait seul au 4ème étage depuis que sa femme était morte il y a 7 ans.

Tous les jours, à 10 heures du matin, Monsieur Driss descendait les 4 étages, très lentement, avec sa canne. Il allait jusqu’à la boîte aux lettres jaune en bas de l’immeuble. Il l’ouvrait. Elle était toujours vide. Il remontait les 4 étages, très lentement.

Les jeunes de l’immeuble le voyaient faire ça tous les jours. Ils pensaient qu’il était un peu perdu. “Le pauvre, il oublie qu’il n’y a plus de courrier”, disaient-ils.

Parmi ces jeunes, il y avait Inès. Elle avait 24 ans. Elle venait de s’installer au 2ème étage. Elle était graphiste, elle travaillait sur son ordinateur toute la journée. Elle était de Tanger, elle ne connaissait personne à Casa. Elle commandait tout sur internet. Elle ne parlait jamais à ses voisins.

Un jour, il pleuvait très fort. Inès entendait depuis son appartement le bruit lent de la canne dans l’escalier. Toc, toc, toc. C’était Monsieur Driss qui descendait. Elle a regardé par sa fenêtre. Elle l’a vu sous la pluie, ouvrir la boîte aux lettres vide, puis remonter, trempé.

Elle n’a pas pu s’empêcher. Elle est sortie dans l’escalier.

“Monsieur Driss, vous attendez une lettre importante ?”

Il l’a regardée, un peu surpris que quelqu’un lui parle enfin. Il a souri.

“Oui, ma fille. J’attends une lettre de mon fils. Il est en Italie depuis 1992. Il m’écrivait chaque mois. Et puis, il y a 6 mois, plus rien. Sa femme me dit qu’il va bien, qu’il est très occupé. Mais moi, j’attends. Peut-être que la poste italienne est lente.”

Inès est rentrée chez elle. Elle a pensé à ça toute la soirée. Elle s’est rappelée que son propre père, à Tanger, lui envoyait des messages WhatsApp qu’elle répondait parfois 3 jours plus tard avec un simple “ok”.

Le lendemain à 10h, elle a entendu la canne. Elle est sortie avec un parapluie.

“Monsieur Driss, je vous accompagne.”

Ils sont descendus ensemble. Boîte vide. Ils sont remontés ensemble.

Le jour d’après, Inès a fait quelque chose. Elle a écrit une lettre. Une vraie lettre, sur du papier. Elle a écrit :

Cher Monsieur Driss,
Je m’appelle Inès, votre voisine du 2ème étage. Je voulais vous dire que depuis que je vous vois descendre tous les matins pour vérifier la boîte aux lettres, je me sens moins seule à Casablanca. Votre courage de descendre 4 étages pour une lettre qui ne vient pas me donne du courage pour descendre moi aussi affronter mes journées.
Merci d’exister.
Inès.

Elle l’a mise dans la boîte aux lettres de Monsieur Driss à 9h50.

À 10h, Monsieur Driss est descendu. Il a ouvert la boîte. Il a trouvé une lettre. Ses mains ont tremblé. Il l’a ouverte. Il l’a lue. Il s’est assis sur les marches et il a pleuré. Pas parce qu’il était triste. Parce que pour la première fois en 6 mois, sa boîte n’était pas vide.

Il est monté frapper à la porte d’Inès. Il pleurait et il riait en même temps.

“C’est toi ? C’est toi qui m’as écrit ?”

Inès a eu honte. Elle a dit : “Oui, mais ce n’est rien, c’est juste…”

Il l’a interrompue : “Ce n’est pas rien. C’est la première fois depuis 6 mois que quelqu’un pense à moi assez fort pour prendre un stylo. Mon fils m’envoie des messages vocaux de 5 secondes. Toi, tu as pris 10 minutes pour moi. C’est beaucoup plus.”

À partir de ce jour, une chose étrange s’est passée dans l’immeuble des Habous.

Inès a parlé de Monsieur Driss à une autre jeune voisine du 3ème étage, Salma. Salma a écrit une lettre aussi. Puis un jeune du 1er étage, Mehdi, qui était étudiant, a écrit une lettre.

En deux semaines, Monsieur Driss recevait une lettre par jour. Parfois deux. Des lettres de jeunes qui lui racontaient leur journée, qui lui demandaient comment on faisait le vrai couscous, qui lui demandaient conseil pour un entretien.

Monsieur Driss répondait. Il écrivait avec une écriture tremblée mais magnifique. Il répondait à chaque lettre. Il mettait ses réponses dans les boîtes aux lettres des jeunes.

Le 4ème étage, qui sentait le renfermé et le vieux, a commencé à sentir l’encre et le papier.

Un jour, le fils de Monsieur Driss a finalement appelé en vidéo. Il a dit : “Papa, tu vas bien ? J’étais très occupé.”

Monsieur Driss a dit : “Oui, mon fils, je vais très bien. Ne t’inquiète plus pour tes lettres. J’en reçois maintenant tous les jours. Des voisins m’écrivent. Tu peux rester occupé. Moi, je ne suis plus occupé à attendre. Je suis occupé à répondre.”

Le fils n’a pas compris. Il a pensé que son père devenait confus.

Mais Inès, elle, avait compris. Un soir, elle a montré à Monsieur Driss comment on fait une lettre sur l’ordinateur. Il a dit : “Non, le papier, c’est mieux. Sur le papier, on sent que la personne a pris du temps. Un message sur le téléphone, ça part vite. Une lettre sur du papier, ça reste.”

Aujourd’hui, dans l’immeuble des Habous, il y a une nouvelle règle que personne n’a écrite mais que tout le monde respecte. Tous les dimanches, à 11 heures, on se retrouve dans l’entrée. Les vieux apportent du thé et des histoires de 1970, de 1980. Les jeunes apportent des lettres qu’ils ont écrites dans la semaine.

Et Monsieur Driss ne descend plus seul à 10 heures. Il descend avec 3 ou 4 jeunes. Ils ouvrent la boîte ensemble. Et maintenant, elle n’est plus jamais vide.

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Parce qu’ils ont compris une chose que ni les jeunes ni les vieux n’avaient comprise avant.

Les vieux pensaient qu’ils attendaient des lettres de leurs enfants partis loin.
Les jeunes pensaient qu’ils attendaient des likes et des messages sur Instagram.

Mais en fait, ils attendaient tous la même chose : la preuve que quelqu’un a pris 10 minutes de sa vie, juste pour penser à eux, sans rien attendre en retour.

Et 10 minutes, une feuille de papier et un stylo, ça suffit parfois à sauver deux générations en même temps.

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