Le Pain de Lalla Fatma

Dans un quartier de Fès, il y avait une petite maison avec une porte bleue toujours ouverte. Dans cette maison vivait Lalla Fatma. Elle avait 78 ans. Elle était veuve depuis 15 ans. Ses enfants étaient partis. L’un à Paris, l’autre à Montréal, la dernière à Casablanca. Ils appelaient tous les dimanches. Ils envoyaient de l’argent. Mais la maison était vide.

Lalla Fatma avait une habitude. Tous les matins, à 5 heures du matin, elle se levait, elle faisait la pâte, et elle faisait du pain. Beaucoup de pain. Beaucoup trop pour une seule vieille femme. 15, 20 pains ronds, chauds, qu’elle posait sur une grande table en bois devant sa porte.

Au début, les voisins pensaient qu’elle devenait un peu folle. “Pourquoi tu fais tout ce pain, Lalla Fatma ? Tu vas le jeter ?”

Elle souriait et disait : “Je ne le jette pas. Je l’attends.”

Elle attendait quoi ? Personne ne savait.

En face de sa maison, il y avait un immeuble où vivaient beaucoup de jeunes. Des étudiants, des jeunes travailleurs qui venaient des villages pour travailler à Fès. Ils partaient tôt, rentraient tard. Ils mangeaient des sandwichs froids, des nouilles instantanées. Ils n’avaient pas de mère, pas de grand-mère à côté.

Un matin d’hiver, il faisait très froid. Un jeune qui s’appelait Amine, 23 ans, qui travaillait comme serveur dans un café, sortait à 5h30 pour prendre le bus. Il a vu Lalla Fatma mettre son pain dehors. Le pain fumait dans le froid.

Elle l’a regardé et lui a dit : “Prends, wlidi. Il est chaud.”

Amine a eu honte. Il a dit : “Non merci, Khalti.”

Elle a insisté : “Prends. Je l’ai fait pour toi. Si tu ne le prends pas, il va refroidir et il sera triste.”

Il a pris un pain. Il l’a mangé dans le bus. C’était le premier pain chaud qu’il mangeait depuis qu’il avait quitté son village, il y a deux ans.

Le lendemain, il est repassé. Le pain était encore là. Et Lalla Fatma aussi.

Puis un autre jeune s’est arrêté. Puis une jeune fille qui allait à la fac. Puis deux, puis trois.

Au bout d’un mois, la table de Lalla Fatma était vide à 6 heures du matin. Tous les pains partaient.

Les jeunes ne prenaient pas seulement du pain. Ils restaient deux minutes. Ils disaient : “Lalla Fatma, comment tu fais pour qu’il soit si moelleux dedans ?”
Elle répondait : “Il faut parler à la pâte. Si tu es énervée, la pâte le sent et elle ne lève pas.”

Un jeune lui a dit un jour : “Lalla Fatma, je suis stressé, j’ai un entretien d’embauche.”
Elle lui a donné un pain et lui a dit : “Mange d’abord. Un ventre vide ne peut pas avoir de bonnes idées. L’entretien attendra 5 minutes que tu aies mangé.”

Une jeune fille qui avait raté ses examens est venue pleurer devant sa porte. Lalla Fatma ne lui a pas donné de conseil. Elle lui a juste donné un pain chaud et lui a tenu la main pendant 5 minutes. La fille est partie en souriant.

Les enfants de Lalla Fatma, à Paris et à Montréal, ont appelé un jour et ont dit : “Maman, pourquoi tu te fatigues ? On t’envoie de l’argent, repose-toi.”

Elle a dit : “Vous m’envoyez de l’argent pour que je vive. Mais ces jeunes, ils me donnent une raison de me lever. L’argent me permet de vivre. Eux me permettent de servir à quelque chose.”

Un jour, la mairie a voulu fermer sa table. “C’est interdit de distribuer de la nourriture comme ça dans la rue sans autorisation”, a dit un fonctionnaire.

Le lendemain matin, à 5 heures, il n’y avait pas 5 jeunes devant sa porte. Il y en avait 60. Tous avec des pancartes : “Laissez Lalla Fatma faire son pain.” Il y avait des étudiants, des serveurs, des chauffeurs, même des professeurs de la fac.

Le fonctionnaire est revenu. Il a vu les 60 jeunes manger du pain chaud en silence, en regardant cette vieille femme de 78 ans qui leur souriait. Il a compris. Il est parti sans rien dire. Et il est revenu le lendemain, non pas comme fonctionnaire, mais comme client. Il a pris un pain.

Aujourd’hui, Lalla Fatma a 81 ans. Elle se lève toujours à 5 heures. Elle fait toujours son pain. Mais maintenant, elle n’est plus seule dans sa cuisine. Il y a deux jeunes filles qui viennent l’aider à pétrir. Elle leur apprend. Elles, elles lui apprennent à utiliser WhatsApp pour faire des appels vidéo avec ses enfants.

Les jeunes du quartier l’appellent “Mama Fès”. Les vieux du quartier, qui au début se moquaient d’elle, viennent maintenant s’asseoir à côté d’elle le matin. Ils boivent du thé. Ils regardent les jeunes partir travailler avec un pain chaud sous le bras.

Et si tu passes un jour à Fès, très tôt le matin, et que tu sens une odeur de pain chaud qui flotte dans une petite rue, suis-la. Tu trouveras une porte bleue ouverte. Et une vieille femme qui te dira :

“Prends, wlidi. Je l’ai fait pour toi.”

Et tu comprendras que la jeunesse n’a pas besoin de grands discours des anciens. Elle a juste besoin d’un pain chaud, d’une main qui tremble un peu, et de quelqu’un qui lui dit : “Je t’attendais.”

Parce qu’au fond, les jeunes et les vieux ont le même problème. Les jeunes cherchent une maison, et les vieux cherchent à quoi sert leur maison quand elle est vide. Et parfois, il suffit d’une table avec du pain dessus pour que les deux trouvent la réponse.

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