Le Téléphone de Lalla Zohra

Dans le Haut Atlas, il y a un petit village qui s’appelle Imnane. Il n’y a que 40 maisons en pierre, accrochées à la montagne. Il n’y a pas de route goudronnée. Il faut marcher 2 heures depuis la vallée pour y arriver. L’électricité est arrivée en 2019. Le réseau téléphone, presque jamais.

Dans ce village vivait Lalla Zohra. Elle avait 84 ans. Elle n’avait jamais été à l’école. Elle ne savait ni lire ni écrire. Mais elle savait tout sur les plantes, sur la météo en regardant les nuages, et sur les histoires des ancêtres. Elle était la mémoire du village.

Lalla Zohra avait 7 enfants. Tous partis. À Marrakech, à Casa, en France, en Espagne. Ils l’appelaient quand le réseau voulait bien. Une fois par mois, parfois une fois tous les trois mois. Quand ils appelaient, elle pleurait après avoir raccroché. Parce qu’elle ne savait pas quoi leur dire au téléphone. Elle disait juste : “Labas ? Bikhir ?” Et eux disaient : “Oui mama, on travaille beaucoup.” Et puis silence.

Un été, un jeune du village, qui s’appelait Brahim, est revenu. Brahim avait 26 ans. Il avait étudié l’informatique à Marrakech. Il avait trouvé un bon travail à Casablanca dans une start-up. Il gagnait bien sa vie. Mais il était revenu pour l’été pour aider sa mère aux champs. Il s’ennuyait. Il n’y avait pas de wifi. Il n’y avait rien à faire le soir.

Un soir, il a vu Lalla Zohra assise toute seule devant sa maison, en train de regarder la montagne. Elle avait son vieux téléphone Nokia à côté d’elle. Un téléphone avec des grosses touches, qu’un de ses fils lui avait offert. Elle le regardait comme si elle attendait qu’il sonne.

Brahim s’est approché.

“Lalla Zohra, tu attends un appel ?”

Elle a dit : “J’attends toujours, mon fils. Mais quand ils appellent, je ne sais pas quoi dire. J’ai tellement de choses à leur raconter sur le village, sur les chèvres, sur qui s’est marié, sur la neige qui va venir. Mais au téléphone, tout s’en va de ma tête. Et après, je regrette. Je me dis : j’aurais dû lui dire ça, j’aurais dû lui dire ça.”

Brahim a eu une idée. Il a pris son propre téléphone, un smartphone.

“Lalla Zohra, est-ce que tu veux que je t’apprenne à envoyer un message vocal ?”

Elle a dit : “Je ne sais pas écrire, mon fils.”

Il a dit : “Ce n’est pas besoin d’écrire. Tu parles, et le téléphone garde ta voix. Comme si tu mettais ta voix dans une petite bouteille et que tu l’envoies à Marrakech.”

Elle a rigolé. Elle a dit : “Une bouteille avec ma voix ?”

Il lui a montré. Il a appuyé sur le bouton. Il a dit : “Parle maintenant.”

Lalla Zohra a eu peur. Puis elle a commencé, doucement, en berbère :

“Salam, c’est ta mère. Aujourd’hui, il a fait très beau. J’ai fait du pain. Les chèvres de Fatima ont eu un petit. Il est tout blanc. Je pense à toi. C’est tout.”

Brahim a envoyé le message vocal à son fils qui était à Marrakech. Deux minutes après, le fils a répondu avec un message vocal, en pleurant : “Mama, c’est la première fois que j’entends ta voix raconter ta journée depuis 10 ans.”

Lalla Zohra a écouté le message 15 fois ce soir-là.

Le lendemain, elle est venue voir Brahim à 6 heures du matin.

“Brahim, apprends-moi encore.”

En une semaine, Brahim a appris à 5 vieilles femmes du village à envoyer des messages vocaux. Elles ne savaient pas écrire, mais elles savaient parler. Et parler, elles savaient très bien parler. Pendant des heures.

Elles ont commencé à envoyer des messages vocaux à leurs enfants. Des messages de 2 minutes, 3 minutes, 5 minutes.

“Mon fils, aujourd’hui, je suis allée chercher de l’eau. J’ai vu Aicha, elle t’embrasse. Le figuier que tu as planté quand tu avais 10 ans a donné beaucoup de figues cette année. J’en ai gardé pour toi dans le frigo. Quand tu viendras ?”

Les enfants, à Casa, à Paris, à Madrid, recevaient ces messages vocaux dans le métro, dans leurs bureaux, dans leurs voitures. Et pour la première fois, ils entendaient leur village. Ils entendaient le vent, les chèvres derrière, la voix de leur mère qui tremblait un peu mais qui était vivante, qui racontait des choses vraies.

Un fils qui n’était pas revenu depuis 3 ans est revenu le week-end suivant, juste parce que sa mère lui avait envoyé un message vocal où elle disait : “Le figuier t’attend.”

Une fille à Paris, qui était très stressée par son travail, a dit à ses collègues : “Excusez-moi, je dois écouter le message de ma mère du village. C’est mon médicament.”

Brahim, qui devait rester 2 semaines, est resté 2 mois. Il a créé un groupe WhatsApp qui s’appelait “Les Voix d’Imnane”. Il y avait 12 grand-mères dedans. Et 47 enfants et petits-enfants partout dans le monde. Le groupe était très actif. Mais il n’y avait aucun texte. Que des messages vocaux. Des heures de messages vocaux en berbère, en darija.

Les jeunes du village qui étaient partis et qui ne voulaient plus jamais revenir, ont commencé à revenir plus souvent. Pas pour aider aux champs. Juste pour entendre leur mère envoyer un message vocal en direct.

Un jour, une journaliste de Rabat est montée jusqu’à Imnane pour comprendre ce groupe WhatsApp bizarre dont tout le monde parlait. Elle a demandé à Lalla Zohra : “Mais pourquoi les messages vocaux, et pas les appels ?”

Lalla Zohra a dit quelque chose que Brahim n’oubliera jamais.

Elle a dit : “Quand mon fils m’appelle, c’est lui qui décide quand on parle. Et on n’a que 2 minutes, parce que ça coûte cher, parce qu’il est au travail. Et moi, je stresse, j’oublie tout. Mais quand j’envoie un message vocal, c’est moi qui décide. Je peux parler quand la montagne est belle, quand le pain est chaud, quand j’ai le cœur calme. Je peux parler pendant 5 minutes sans qu’on me coupe. Et lui, il peut l’écouter quand il a le cœur calme aussi, le soir dans son lit, pas quand il est dans le bruit. L’appel, c’est deux personnes pressées qui se croisent. Le message vocal, c’est deux personnes calmes qui se retrouvent.”

La journaliste a pleuré. Elle a publié l’article. L’article s’appelait : “Le village où les mères ont mis leur voix en bouteille.”

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Aujourd’hui, Lalla Zohra a 86 ans. Elle envoie toujours un message vocal par jour. Parfois elle ne raconte rien. Elle dit juste : “Aujourd’hui, il y a du vent. Je pense à toi. C’est tout.”

Et pour son fils à Marrakech, pour sa fille à Paris, ce “c’est tout” est tout.

Parce que les jeunes cherchent partout le calme avec du yoga, de la méditation, des applications qui coûtent cher. Et les vieux du village l’ont toujours eu. Il suffisait juste d’appuyer sur un bouton pour le partager.

Et Brahim ? Il est reparti à Casablanca. Mais il a gardé le groupe “Les Voix d’Imnane” sur son téléphone. Et quand il est stressé dans son bureau climatisé, il met ses écouteurs, et il écoute Lalla Zohra dire : “Aujourd’hui, il y a du vent.”

Et d’un coup, il n’est plus stressé. Il est de nouveau dans son village, devant la montagne.

Parce qu’une voix d’une grand-mère qui dit qu’il y a du vent, c’est beaucoup plus fort que toutes les applications de relaxation du monde.

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