L’École du Soir
À Rabat, dans le quartier de l’Océan, il y avait un café qui s’appelait Café Younes. Ce n’était pas un café branché. Pas de wifi, pas de latte au lait d’avoine. Juste des chaises en plastique jaune, un grand téléviseur qui montrait toujours le foot, et Younes, le patron, 68 ans, qui faisait le meilleur thé à la menthe du quartier.
Tous les soirs, à 19 heures, le café se vidait un peu. Les vieux restaient. Ils jouaient aux cartes, ils parlaient de politique, de l’époque où Rabat était plus calme.
Et il y avait aussi, dans un coin, trois jeunes. Toujours les mêmes. Anas, 25 ans, qui était livreur à moto. Salma, 22 ans, qui était caissière dans un supermarché. Et Ilyas, 24 ans, qui venait de finir ses études et qui cherchait un travail qui ne venait jamais.
Ils ne se connaissaient pas vraiment entre eux. Ils venaient juste parce que le thé de Younes était le moins cher, et parce qu’ils pouvaient rester longtemps sans qu’on leur dise de partir.
Un soir de novembre, il a plu très fort. Une pluie de Rabat qui mouille jusqu’aux os. Il y a eu une coupure d’électricité dans tout le quartier. Plus de lumière, plus de télé, plus de téléphones qui chargent. Le café est devenu noir.
Younes a allumé deux grosses bougies. Les vieux ont continué à jouer aux cartes à la bougie, comme avant, comme quand ils étaient jeunes et qu’il n’y avait pas d’électricité tout le temps.
Et Anas, Salma et Ilyas se sont retrouvés dans le noir, sans rien faire. Leurs téléphones n’avaient plus de batterie.
Un vieux, qui s’appelait Haj Abdelkader, 82 ans, ancien professeur d’arabe, les a regardés et a dit en rigolant : “Vous êtes perdus sans lumière, hein ?”
Anas a répondu : “Oui, on ne peut rien faire sans électricité.”
Haj Abdelkader a dit : “Nous, quand il n’y avait pas d’électricité, c’est là qu’on faisait le plus de choses. On se racontait des histoires. Qui veut une histoire ?”
Les trois jeunes se sont regardés, un peu gênés. Puis Salma a dit : “Oui, pourquoi pas.”
Haj Abdelkader a commencé. Il a raconté l’histoire de quand il est allé à pied de Rabat à Fès en 1965 pour passer un concours, parce qu’il n’avait pas d’argent pour le bus. Il a raconté comment il avait dormi dans une mosquée, comment un inconnu lui avait donné du pain.
Les trois jeunes écoutaient. Au début par politesse. Puis vraiment. Parce que l’histoire était bien racontée. Sans filtre, sans TikTok.
Quand il a fini, il y a eu un silence. Puis Younes, le patron du café, a dit : “Et vous, les jeunes, vous avez une histoire à raconter ?”
Ilyas a dit : “Nous, on n’a pas d’histoire. On a juste des galères. Je cherche du travail depuis un an.”
Un autre vieux, Ba Ahmed, 75 ans, ancien marin, a dit : “Raconte ta galère alors. Une galère bien racontée, ça devient une histoire.”
Alors Ilyas a raconté. Il a raconté comment il a passé 15 entretiens, comment il s’est fait recaler, comment il a fait livreur pendant 3 jours puis a arrêté parce qu’il s’est fait renverser par une voiture.
Anas a raconté comment il livre sous la pluie, comment les gens ne lui disent même pas merci, comment une fois une vieille dame lui a donné 100 dirhams de pourboire en lui disant : “Prends, mon fils, tu es mouillé comme mon petit-fils.”
Salma a raconté comment à la caisse du supermarché, elle voit 300 personnes par jour et personne ne la regarde dans les yeux, sauf les vieilles dames qui lui disent : “Tu ressembles à ma fille.”
Les vieux écoutaient. Vraiment. Ils ne donnaient pas de conseils comme d’habitude. Ils écoutaient.
L’électricité est revenue à 21 heures. Mais personne n’a rallumé la télé. Personne n’a sorti son téléphone tout de suite.
Younes a dit : “On refait ça demain ? Même heure ? Sans électricité ?”
Tout le monde a rigolé. Mais le lendemain, à 19 heures, ils étaient tous là. Les vieux et les trois jeunes. Younes avait éteint la télé volontairement. Il avait allumé les bougies.
Et c’est devenu un rituel. Tous les soirs, de 19h à 20h, au Café Younes, on éteignait la télé, on éteignait la grande lumière. On allumait les bougies. Et c’était “l’École du Soir”. Pas une école où on apprend. Une école où on s’écoute.
La règle était simple : une histoire d’un vieux, une histoire d’un jeune. Pas de conseil, pas de jugement. Juste : “Merci pour ton histoire.”
Au bout d’un mois, ils n’étaient plus 6 ou 7. Ils étaient 20. Des étudiants, des retraités, même un policier du quartier qui venait après son service.
Anas, le livreur, a dit un jour : “Avant, je pensais que les vieux, ils ne comprenaient rien à notre vie. Maintenant je comprends que vous avez eu les mêmes galères, mais sans les téléphones pour vous distraire. Vous avez dû les affronter vraiment.”
Et Haj Abdelkader a répondu : “Et moi, avant, je pensais que les jeunes, vous ne faisiez rien de votre journée à part regarder vos téléphones. Maintenant je comprends que vous travaillez beaucoup plus dur que nous, mais que personne ne vous dit merci. Nous, au moins, quand on travaillait dur, tout le quartier nous voyait et nous respectait. Vous, vous travaillez dur et vous êtes invisibles.”
Un jour, Salma est arrivée en pleurant. Elle avait perdu son travail à la caisse. Elle pensait qu’elle allait être seule.
Le lendemain, Younes lui a proposé de travailler au café le matin. Ba Ahmed, l’ancien marin, lui a appris à faire le thé exactement comme il faut. Haj Abdelkader lui a donné des livres pour qu’elle prépare un concours.
Ilyas, lui, a trouvé un travail. Pas grâce à LinkedIn. Grâce à un vieux du café dont le neveu cherchait quelqu’un qui savait bien parler aux gens. Le vieux avait dit : “Prends Ilyas. Il sait raconter une histoire. Si tu sais raconter une histoire, tu sais vendre, tu sais convaincre, tu sais travailler.”
Aujourd’hui, le Café Younes existe toujours. Il y a toujours les chaises jaunes en plastique. Mais il y a maintenant une petite pancarte écrite à la main, accrochée au mur, qui dit :
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“De 19h à 20h, on éteint la télé. On allume les bougies. On s’écoute. C’est gratuit.”
Et si tu passes à Rabat, quartier de l’Océan, à 19 heures, tu verras une lumière douce qui vient du café. Tu entendras une voix de 80 ans qui dit : “En 1965, j’ai marché jusqu’à Fès…” et une voix de 22 ans qui répond : “Moi, hier, j’ai livré sous la pluie…”
Et tu comprendras que les jeunes et les vieux ne sont pas deux mondes différents. Ce sont juste les mêmes personnes, à deux heures différentes de la journée.
Les vieux sont des jeunes qui ont eu le temps de voir comment leur histoire finit.
Et les jeunes sont des vieux qui ne savent pas encore que leur histoire commence à peine.
Et parfois, il suffit d’une coupure d’électricité et de deux bougies pour qu’ils se rencontrent enfin au milieu.