La Bibliothèque de la Rue 7
À Tétouan, il y a une rue que même les taxis ne connaissent pas bien. La Rue 7. C’est une petite rue en pente, avec des maisons blanches et bleues, et beaucoup de linge qui sèche dehors.
Au bout de la Rue 7, il y avait une maison qui faisait peur aux enfants. Pas parce qu’elle était hantée, mais parce qu’elle était toujours fermée. Les volets toujours fermés, la porte toujours fermée. On disait que c’était la maison de Lalla Amina, une vieille dame de 85 ans qui ne sortait jamais.
Les jeunes de la rue disaient : “C’est une sorcière.” Les parents disaient : “Ne vous approchez pas, elle est bizarre.”
Et puis il y a eu Youssef. Youssef avait 17 ans. Il était en terminale. Il était nul à l’école, mais il aimait une seule chose : les livres. Il lisait tout. Des romans, des mangas, des vieux livres qu’il trouvait chez les bouquinistes de la médina. Son rêve était d’aller à l’université à Rabat pour étudier la littérature. Mais ses notes étaient mauvaises, et ses parents n’avaient pas d’argent.
Un jour, son ballon est tombé dans le petit jardin de Lalla Amina, par-dessus le mur. Il a eu peur, mais il a toqué à la porte pour le récupérer.
Toc toc toc.
Personne.
Il a toqué plus fort.
La porte s’est ouverte, très lentement. Une toute petite femme, avec des lunettes énormes, un châle gris, l’a regardé.
“Oui ?”
Youssef, qui tremblait, a dit : “Pardon, Lalla, mon ballon est tombé chez vous.”
Elle l’a regardé, puis elle a dit : “Entre et prends-le toi-même.”
Youssef est entré. Et il est resté bloqué à l’entrée. À l’intérieur, ce n’était pas une maison. C’était une bibliothèque. Du sol au plafond, partout, des livres. Des milliers de livres. Des piles de livres, des étagères qui touchaient le plafond, des livres par terre, sur les chaises, sur la table de la cuisine. Ça sentait le vieux papier et le thé.
Lalla Amina a vu ses yeux.
“Tu aimes les livres ?”
Youssef a dit : “Oui… beaucoup.”
Elle a dit : “Tout le monde pense que je suis folle ou sorcière. En fait, je suis juste libraire à la retraite. J’avais la plus grande librairie française de Tétouan dans les années 70. Quand mon mari est mort, j’ai fermé la librairie et j’ai ramené tous les livres ici. Depuis, je vis avec eux.”
Elle lui a rendu son ballon. Mais elle lui a aussi donné un livre.
“Tiens. Le Petit Prince. En français. Tu l’as lu ?”
Il l’avait lu en arabe. Pas en français.
“Prends-le. Ramène-le quand tu as fini. Et ne le dis à personne. Si les jeunes viennent tous, ils vont abîmer mes livres. Ils ne savent pas tenir un livre.”
Youssef est rentré chez lui comme s’il avait trouvé un trésor. Il a lu Le Petit Prince en une nuit.
Le lendemain, il est revenu rendre le livre. Elle lui en a donné un autre. L’Alchimiste, de Paulo Coelho.
Et c’est comme ça qu’est née la bibliothèque secrète de la Rue 7.
Tous les mardis et jeudis, à 17 heures, Youssef venait. Il prenait un livre, il en rendait un. Lalla Amina lui faisait du thé. Elle ne lui posait jamais de questions sur l’école. Elle lui demandait juste : “Alors, qu’est-ce que tu as pensé du personnage ?”
Un jour, Youssef est arrivé en pleurant. Il avait eu 8 sur 20 au bac blanc de français. Il a dit : “Je n’irai jamais à la fac de lettres. Je suis nul.”
Lalla Amina a enlevé ses énormes lunettes. Elle l’a regardé.
“Tu sais, Youssef, moi j’ai eu mon bac en 1960. J’ai eu 9 sur 20 en français. La prof m’a dit que je ne ferais jamais rien avec les livres. Et regarde. J’ai passé 50 ans de ma vie entourée de livres. Les notes, ce sont les autres qui te jugent. Les livres, c’est toi qui juges le monde. Ce n’est pas la même chose.”
Elle s’est levée, elle est allée chercher une clé dans un tiroir. Une petite clé rouillée.
“Viens.”
Elle l’a emmené dans une petite pièce au fond, qui était toujours fermée à clé. Il y avait un bureau, une machine à écrire, et des centaines de cahiers.
“Ce sont mes journaux. J’écris depuis que j’ai 15 ans. Tous les jours. 70 ans d’écriture. Personne ne les a jamais lus. Tu veux être le premier ?”
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Youssef a ouvert un cahier au hasard. 1975. Lalla Amina racontait comment elle avait dû se battre pour ouvrir sa librairie en tant que femme à Tétouan, comment les hommes se moquaient d’elle.
Il a compris. Cette vieille dame que tout le quartier prenait pour une sorcière, c’était la plus courageuse de toute la Rue 7.
Youssef a eu son bac. Pas avec une mention. Avec 11 sur 20. Juste assez pour aller à la fac de lettres de Tétouan, pas à Rabat. Il était un peu déçu.
Quand il l’a dit à Lalla Amina, elle a sorti un gros livre et lui a dit : “Félicitations. Tiens, ton cadeau. C’est un dictionnaire Larousse de 1968. C’est avec celui-là que j’ai appris tous les mots que je connais. Maintenant, c’est à toi.”
Aujourd’hui, Youssef a 24 ans. Il est en Master de littérature française à Tétouan. Il est le seul jeune qui entre encore dans la maison de la Rue 7. Mais maintenant, la porte n’est plus fermée à clé quand il vient.
Et parfois, le samedi, il y a deux ou trois autres jeunes de la Rue 7 qui viennent aussi. Pas beaucoup. Lalla Amina ne veut pas beaucoup de monde. Elle dit : “Une bibliothèque, ce n’est pas un supermarché. Il faut venir seul, avec envie, sinon on ne voit rien.”
Lalla Amina a 87 ans maintenant. Elle ne sort toujours pas beaucoup. Mais elle n’est plus la sorcière de la Rue 7. Pour les quelques jeunes qui savent, elle est “Lalla Bibliothèque”.
Et Youssef, quand il passe devant les enfants qui ont peur de la maison, il leur dit :
“N’ayez pas peur. Ce n’est pas une sorcière. C’est juste une dame qui a 10 000 amis qui ne parlent jamais fort. Et qui attend quelqu’un qui sait les écouter.”
Parce qu’au fond, les jeunes cherchent un endroit où on ne les juge pas sur leurs notes.
Et les vieux cherchent quelqu’un à qui laisser les 10 000 amis qu’ils ont collectionnés toute leur vie.
Et parfois, cet endroit, c’est une petite maison fermée au bout d’une rue que même les taxis ne connaissent pas, avec une petite dame de 85 ans qui vous dit : “Entre et prends-le toi-même.”
Et ce “toi-même”, c’est le plus beau cadeau qu’un jeune puisse recevoir d’une personne âgée : la confiance de pouvoir choisir tout seul.