Mon voisin a laissé un pain devant ma porte tous les matins pendant 8 ans. Je ne savais pas que c’était lui.

Je m’appelle Julien. J’ai 32 ans. J’habite à Strasbourg.

Il y a 8 ans, en 2016, j’ai perdu mon travail. J’étais informaticien. Licenciement économique. J’avais 24 ans. Je venais d’acheter un petit studio à Strasbourg, quartier de la Krutenau.

Après le licenciement, j’ai déprimé. Je ne sortais plus. Je ne mangeais plus. Je restais dans mon studio. Sans argent. Avec juste le chômage, 800 euros. Mon loyer était 600 euros. Il me restait 200 euros pour vivre.

Un matin de novembre 2016, j’ouvre ma porte pour aller chercher mon courrier. Devant ma porte, par terre, il y a un pain. Un pain frais. Une baguette. Encore chaude. Avec un petit mot scotché : “Bon courage.”

Je regarde dans le couloir. Personne. Je prends le pain. Je le mange.

Le lendemain matin, même chose. Une baguette devant ma porte. Chaude. Avec un petit mot : “Bon courage.”

Pendant 1 an. Tous les matins. Même le dimanche. Même le 25 décembre. Même quand il neigeait à -10 à Strasbourg. Une baguette chaude devant ma porte. Avec “Bon courage.”

Je ne savais pas qui c’était. J’ai demandé à mes voisins. Porte 1 : “Non, ce n’est pas moi.” Porte 3 : “Non.” Porte 2, c’était un vieux monsieur, Monsieur Kraus. 82 ans. Alsacien. Il ne parlait pas beaucoup. Il a dit : “Non, ce n’est pas moi.” Sec.

Mais tous les matins, la baguette était là. Grâce à cette baguette, j’ai tenu. Je ne mangeais qu’une baguette par jour. Avec de l’eau. Mais c’était chaud. Et il y avait “Bon courage.” Deux mots. Tous les jours.

Après 1 an, j’ai retrouvé un travail. Toujours informaticien. Mieux payé. Je suis sorti de la dépression. Mais la baguette a continué. Tous les matins. De 2016 à 2024. 8 ans. Même quand j’avais de l’argent. Même quand je partais en vacances, à mon retour, le premier matin, la baguette était de nouveau là. Comme si quelqu’un savait que j’étais revenu.

J’ai essayé de savoir qui c’était. Je me suis levé à 5h du matin pour surveiller. Personne. La baguette apparaissait entre 5h et 6h. Comme par magie.

Il y a 2 semaines, Monsieur Kraus, le voisin de la porte 2, 82 ans, est mort. Crise cardiaque. Dans son appartement. Sa fille est venue vider l’appartement. Elle m’a croisé dans le couloir.

Elle m’a dit : “Vous êtes Julien, porte 4 ?”

J’ai dit : “Oui.”

Elle a dit : “Mon père m’a parlé de vous. Il m’a dit de vous donner ça quand il ne serait plus là.”

Elle m’a donné une boîte. Une petite boîte en bois. Dedans, il y avait 2920 petits papiers. Tous les mêmes : “Bon courage.” Écrits à la main. Avec des dates au dos. Du 12 novembre 2016 au 12 novembre 2024. 2920 jours. 8 ans.

Et une lettre :

“Monsieur Julien, je m’appelle Joseph Kraus. J’ai 82 ans. Je suis boulanger à la retraite. Boulangerie Kraus, rue des Juifs, Strasbourg, pendant 40 ans.”

“En novembre 2016, je vous ai vu dans le couloir. Vous aviez l’air triste. Vous ne sortiez plus. J’ai entendu que vous aviez perdu votre travail. Moi aussi, j’ai perdu mon travail une fois, en 1978. Ma boulangerie avait brûlé. J’ai été triste pendant 1 an.”

“Un jour, un voisin, Monsieur Schmidt, porte 4 à l’époque, m’a laissé un pain devant ma porte. Tous les matins. Pendant 6 mois. Sans rien dire. Juste ‘Bon courage’. Grâce à lui, j’ai rouvert ma boulangerie.”

“Alors quand je vous ai vu triste en 2016, j’ai fait la même chose. Je me lève tous les matins à 4h, depuis 50 ans, même à la retraite. Je vais à la boulangerie de mon fils, rue du Vieux-Marché-aux-Poissons, je prends une baguette chaude, et je la pose devant votre porte avant 6h. Pour que vous ayez du courage.”

“Je ne vous ai jamais parlé parce que je suis timide. Et parce que Monsieur Schmidt ne m’avait jamais parlé non plus. Il posait juste le pain. Et c’était bien comme ça.”

“Pardon si la baguette n’était pas toujours chaude en hiver. Le couloir est froid.”

“Bon courage pour la suite, Monsieur Julien.”

“Joseph Kraus, porte 2, boulanger.”

Hier matin, pour la première fois en 8 ans, il n’y avait pas de baguette devant ma porte. Porte 2 est vide.

Alors je me suis levé à 4h. Je suis allé à la boulangerie du fils Kraus, rue du Vieux-Marché-aux-Poissons. J’ai acheté 2 baguettes chaudes.

J’en ai posé une devant la porte 2. Vide. Avec un mot : “Merci. Bon courage là-haut.”

Et j’ai posé une devant la porte 1. Il y a une jeune fille qui vient d’emménager. Elle a l’air triste. Elle ne sort pas beaucoup.

Avec un mot : “Bon courage.”

Pendant 8 ans, j’ai cru que le courage était un mot qu’on m’offrait. En fait, c’était un pain qu’on m’apprenait à offrir à mon tour.

Et vous, qui vous a laissé un pain sans vous le dire ?

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