Mon père m’a écrit une lettre chaque mois pendant 19 ans. Je n’en ai ouvert aucune. Jusqu’à hier.
Je m’appelle Marc. J’ai 37 ans. J’habite à Toulouse.
Mon père et moi, on ne se parlait plus depuis mes 18 ans. Depuis que je lui ai dit que je ne voulais pas reprendre son garage. Il voulait que je sois mécano comme lui. Moi, je voulais être prof.
Il m’a dit : “Si tu pars, ne reviens plus.”
Je suis parti. J’ai fait mes études. Je suis devenu prof d’histoire.
Pendant 19 ans, chaque premier lundi du mois, je recevais une lettre. Enveloppe blanche. Écriture de mon père. Maladroite. Avec des fautes.
“Marc” écrit au stylo bleu.
Je ne les ai jamais ouvertes. Pas une seule.
Je les mettais dans une vieille boîte à chaussures Nike, au fond de mon armoire. Au début, par colère. Après, par habitude. Après, par peur.
Que pouvait-il bien me dire après 19 ans de silence ? Qu’il me détestait toujours ?
Ma mère m’appelait : “Marc, ton père est malade. Il aimerait te voir.”
Je disais : “Il a fait son choix.”
L’année dernière, en décembre, ma mère m’a appelé en pleurant. “Ton père est à l’hôpital. C’est un cancer. Stade 4. Il ne va pas passer l’hiver.”
Je n’y suis pas allé.
Le 14 janvier, il est mort. 68 ans.
Je suis allé à l’enterrement. Je n’ai rien ressenti. Ou plutôt, je croyais ne rien ressentir.
Après l’enterrement, ma mère m’a donné une petite clé. “C’est la clé de son établi. Il a dit que tu comprendrais.”
Je suis allé au garage. Le garage que j’avais refusé de reprendre.
Sur son établi, il y avait 228 petites pièces en bois. Des voitures. Des petites voitures sculptées à la main. 228. Comme les 228 lettres.
Et à côté, un carnet. Un vieux carnet d’atelier, taché d’huile.
À l’intérieur, à chaque page, une date. Et une phrase.
“03.01.2006 : J’ai fait une petite Renault 4 pour Marc. Il aimait la Renault 4 quand il était petit.”
“07.05.2009 : Aujourd’hui, un élève de Marc est venu faire réparer son vélo. Il dit que Marc est un bon prof. Je suis fier.”
“15.09.2015 : J’ai vu Marc à la télé, pour la grève des profs. Il parlait bien. Il a grandi.”
“22.11.2023 : Je n’ai plus beaucoup de temps. J’ai fait la dernière voiture. La 228. C’est une voiture qui part loin. Comme Marc est parti loin.”
J’ai compris.
Je suis rentré chez moi en courant. J’ai sorti la boîte Nike. 228 lettres. 19 ans de lettres jamais ouvertes.
J’ai ouvert la première. 2006.
“Mon cher Marc,
Je ne sais pas bien écrire. Tu sais, je n’ai pas fait d’études. Mais je voulais te dire que je suis désolé. J’ai été con. Je voulais que tu restes parce que j’avais peur d’être seul au garage. Ce n’était pas à toi de porter mon rêve. C’était mon rêve, pas le tien.
Je suis fier que tu sois prof. Ma mère aurait été fière d’avoir un petit-fils prof.
Je t’aime. Papa.
PS : Si tu ne veux pas me répondre, ce n’est pas grave. Je t’écrirai quand même. Ça me fait parler avec toi.”
J’ai ouvert les 227 autres. En une nuit. Par terre, dans ma chambre. En pleurant comme un gosse de 6 ans.
Chaque lettre disait la même chose, différemment. “Je suis désolé. Je suis fier. Je t’aime.”
Pendant 19 ans, mon père m’a parlé. Et pendant 19 ans, j’ai fait comme s’il n’existait pas.
Parce que j’attendais des excuses parfaites. Avec de beaux mots.
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Mais mon père, c’était un mécano. Il ne savait pas faire de beaux mots. Il savait faire des petites voitures en bois. 228 petites voitures en bois.
Aujourd’hui, les 228 voitures sont sur l’étagère de ma classe. Mes élèves me demandent ce que c’est.
Je leur dis : “C’est 19 ans de ‘je t’aime’ que je n’ai pas voulu entendre. Alors maintenant, je les écoute tous les jours.”
Hier, j’ai écrit ma première lettre à mon père. Je l’ai posée sur sa tombe.
“Mon cher Papa,
J’ai ouvert tes lettres. J’ai compris les voitures. Pardon.
Je t’aime aussi. Marc.”
Il n’est jamais trop tard pour ouvrir une lettre. Mais parfois, il est trop tard pour que la personne qui l’a écrite vous entende la lire.
Et vous, vous avez une lettre que vous n’osez pas ouvrir ?