Ma mère a arrosé une plante morte pendant 4 ans. Hier elle m’a dit pourquoi.

Je m’appelle Chloé. J’ai 28 ans. J’habite à Rennes.

Ma mère s’appelle Françoise. Elle a 62 ans. Elle habite à Quimper. Dans le Finistère.

Il y a 4 ans, mon petit frère est mort. Il s’appelait Théo. Il avait 22 ans. Accident de moto. Sur la route de Brest. Un mardi.

Après l’enterrement, ma mère a changé. Elle ne pleurait pas. Elle ne parlait pas. Elle allait dans le jardin. Tous les jours. À 18h.

Dans le jardin, il y a une petite serre. En verre. Que mon père avait construite pour elle il y a 20 ans. Dans la serre, ma mère fait pousser des tomates, des fraises, des fleurs.

Et au milieu de la serre, il y a un pot. Un pot en terre cuite. Avec une plante morte. Complètement sèche. Marron. Depuis 4 ans.

Une plante que Théo lui avait offerte pour la fête des mères, 1 mois avant de mourir. C’était un petit hortensia bleu. Il avait écrit sur une étiquette : “Pour maman, pour qu’elle pense à moi quand je serai parti à Brest pour mes études. Théo.”

Théo devait partir à Brest pour faire son école d’ingénieur. Il n’est jamais parti. Il est mort sur la route de Brest.

Après sa mort, l’hortensia est mort aussi. En 2 semaines. Ma mère n’a pas réussi à le garder.

Mais elle a gardé le pot. Avec la plante morte dedans. Sèche.

Et tous les jours depuis 4 ans, à 18h, elle arrose la plante morte. Avec un petit arrosoir bleu. Le même. Elle met de l’eau. Sur de la terre sèche avec une plante morte.

Moi, au début, je trouvais ça morbide. Je disais : “Maman, jette cette plante, elle est morte, ça te fait du mal.”

Elle disait : “Non.”

Mon père disait : “Laisse ta mère faire.”

Moi, j’habite à Rennes, je viens à Quimper 1 fois par mois. À chaque fois, à 18h, ma mère allait arroser la plante morte. Même quand il pleuvait. Même quand il faisait froid. Même le jour de Noël. 4 ans. Sans jamais manquer un jour.

La semaine dernière, je suis venue à Quimper pour le week-end. 4 ans jour pour jour après la mort de Théo. 12 octobre 2020 – 12 octobre 2024.

À 18h, ma mère est allée dans la serre. J’ai décidé de la suivre. Pour la première fois en 4 ans.

Elle a pris son petit arrosoir bleu. Elle a arrosé la plante morte. Elle a mis de l’eau. Sur la terre sèche. La plante n’a pas bougé. Morte.

Et après, elle a fait quelque chose que je n’avais jamais vu. Elle a pris la terre dans ses mains. Elle l’a touchée. Et elle a souri.

Elle m’a dit : “Tu vois, Chloé, cette terre est humide depuis 4 ans. Tous les jours je l’arrose. Elle est toujours humide.”

J’ai dit : “Mais la plante est morte, maman.”

Elle a dit : “La plante, oui. Elle est morte en 2020 avec Théo. Je n’ai pas pu la sauver. Comme je n’ai pas pu sauver Théo. J’ai eu mal. Je me suis dit que j’étais une mauvaise mère. Que je ne savais pas garder ce qui est vivant.”

“Alors j’ai continué à arroser. Même si elle était morte. Pour m’entraîner. Pour apprendre à garder quelque chose de vivant, même quand c’est mort. Pour ne plus jamais laisser quelque chose mourir par ma faute.”

“Et puis, après 1 an, j’ai compris autre chose. En arrosant cette plante morte tous les jours, je venais dans cette serre tous les jours à 18h. Et à 18h, c’est l’heure où Théo rentrait du lycée. Il passait par la serre et me disait ‘Ça sent quoi ce soir, maman ?’. Alors en venant arroser cette plante morte à 18h, je gardais l’heure de Théo. Je gardais son ‘Ça sent quoi ce soir, maman ?’.”

“Et puis après 2 ans, j’ai compris encore autre chose. Cette terre humide depuis 4 ans, elle n’est plus la terre de l’hortensia mort. C’est une terre vivante. Pleine de vie. Si tu regardes bien…”

Elle a écarté un peu de terre sèche du dessus. En dessous, la terre était humide, noire, et il y avait des petites pousses vertes. Minuscules. 3 ou 4.

“Ça pousse, Chloé. Ça fait 2 semaines que ça pousse. Je ne sais pas ce que c’est. Peut-être des graines de tomates tombées. Peut-être des graines apportées par le vent. Peut-être l’hortensia qui revient. Je ne sais pas. Mais ça pousse. Parce que j’ai arrosé une plante morte pendant 4 ans. Et la terre est restée vivante.”

Hier, ma mère a pris une petite pelle. Elle a déterré la plante morte, sèche, de 2020. Elle l’a mise dans un petit sac. Elle l’a gardée.

Et à la place, elle a mis les petites pousses vertes. Elle les arrose maintenant. À 18h. Toujours avec son petit arrosoir bleu.

Elle m’a dit : “Théo est mort. L’hortensia est mort. Mais la terre est restée vivante parce que je l’ai arrosée. Et maintenant, quelque chose d’autre pousse. Ce n’est pas Théo. Ce n’est pas l’hortensia. C’est autre chose. Mais ça pousse parce que je n’ai jamais arrêté d’arroser.”

Pendant 4 ans, j’ai cru que ma mère arrosait une plante morte par tristesse. En fait, elle gardait la terre vivante pour que quelque chose puisse repousser.

Et vous, vous arrosez encore quelle plante morte ?

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