Ma grand-mère a cousu la même robe pendant 23 ans. Je l’ai trouvée hier dans son grenier.

Je m’appelle Chloé. J’ai 33 ans. J’habite à Toulouse.

Ma grand-mère, Mémé Louise, est morte il y a un mois. 91 ans.

Elle était couturière. Pas une vraie couturière avec un magasin. Une couturière à la maison. Elle reprisait. Elle faisait des ourlets. Elle cousait des boutons. Pour tout le quartier à Saint-Gaudens.

Tout le monde venait chez elle avec un pantalon troué. Elle disait toujours : “Laisse, je vais te le réparer. Ça ne se jette pas, ça se répare.”

Quand j’étais petite, je passais mes mercredis chez elle. Je la regardais coudre. Elle avait une vieille machine Singer noire. À pédale. Qui faisait “tac tac tac tac”.

Elle cousait toujours la même robe. Une robe bleue. Bleu clair. Avec des petites fleurs blanches.

Je lui disais : “Mémé, pourquoi tu couds toujours la même robe ? Tu en as déjà 10 pareilles dans ton armoire.”

Elle me disait : “Ce n’est pas la même, ma chérie. C’est une autre.”

Je ne comprenais pas. Pour moi, c’était exactement la même. Même tissu, même fleurs, même modèle.

Quand elle est morte, on a vidé sa maison. Ma mère et moi. On a tout donné à Emmaüs. Les meubles, les casseroles, les draps.

Il restait le grenier. Personne n’y allait. C’était plein de poussière. Plein de toiles d’araignées.

Ma mère a dit : “On ne va pas là-haut. Il n’y a que des vieux tissus.”

J’ai dit : “Si. Je veux voir.”

J’ai monté l’échelle. Avec une lampe torche. Le grenier était petit. Sous les tuiles. Il faisait très chaud.

Il y avait une armoire. Une vieille armoire en bois. Fermée à clé.

J’ai trouvé la clé. Accrochée à un clou, avec un petit ruban bleu. Comme si Mémé l’avait laissée là pour que je la trouve.

J’ai ouvert l’armoire.

À l’intérieur, pas de vieux tissus. Des robes. Accrochées. Bien rangées. Sur des cintres.

23 robes. Toutes bleues. Avec des petites fleurs blanches. Toutes pareilles. Ou presque.

J’ai regardé de plus près.

La première, à gauche, toute petite. Taille 6 ans. Étiquette cousue à la main : “Pour Chloé, 2002, 6 ans. Ma première robe pour ma petite-fille. Elle aime le bleu.”

La deuxième, un peu plus grande. Taille 8 ans. “Pour Chloé, 2004, 8 ans. Elle a grandi. La robe aussi.”

Et ça continuait.

Taille 10 ans. 12 ans. 14 ans. 16 ans. 18 ans. 20 ans.

Jusqu’à la dernière, à droite. Taille 38. Taille femme. Étiquette : “Pour Chloé, 2024, 33 ans. Ma dernière robe. Je n’ai plus de force. Mais j’ai fini. Mémé Louise. PS : J’ai mis une poche. Pour que tu mettes ta main dedans quand tu as peur.”

23 robes. Pendant 23 ans. De mes 6 ans à mes 33 ans. Chaque année, sans jamais me le dire, Mémé Louise a cousu une robe bleue à fleurs. À ma taille. Au cas où j’en aurais besoin. Au cas où je viendrais.

Je n’étais venue que 5 fois en 10 ans. J’étais trop occupée. Toulouse, mon travail, mes amis. “Mémé, je ne peux pas venir, j’ai beaucoup de travail.”

Elle disait toujours : “Ce n’est pas grave, ma chérie.”

Et elle cousait ma robe. Chaque année. Dans son petit salon. Avec sa Singer “tac tac tac”.

Sous la dernière robe, il y avait une boîte. Une boîte à couture.

À l’intérieur, pas de boutons. Des lettres. 23 lettres. Une pour chaque robe.

J’ai ouvert celle de mes 6 ans. “Ma petite Chloé aime le bleu. Je lui couds une robe pour qu’elle soit jolie à l’école.”

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Celle de mes 18 ans. “Chloé passe le bac. Elle ne vient plus. Mais je couds quand même. Au cas où elle aurait besoin d’une robe pour la fête.”

Celle de mes 25 ans. “Chloé ne répond plus à mes appels. Elle est à Toulouse. Elle est occupée. Je couds quand même. Ça m’occupe les mains. Et le coeur.”

La dernière, de cette année. Écriture très tremblée.

“Ma Chloé,

Si tu trouves cette armoire, c’est que je suis partie. Je ne t’ai jamais donné ces robes parce que tu ne venais pas. Et je ne voulais pas te les envoyer par la poste. Une robe, ça s’essaye avec sa grand-mère.

J’ai cousu 23 robes. Je n’en ai jamais jeté une. Parce que chaque robe, c’est une année où je t’ai attendue.

La robe de tes 6 ans, tu ne peux plus la mettre. Mais tu peux la garder pour ta fille. Si tu en as une. J’aurais aimé être arrière-grand-mère.

Porte la dernière. Celle de tes 33 ans. Elle est à ta taille. Je l’ai faite avec mes dernières forces. J’ai mis une poche, comme tu aimais petite. Tu mettais toujours ta main dans ta poche quand tu avais peur.

Mets ta main dans la poche, ma chérie. Je serai là.

Mémé Louise qui t’a aimée pendant 23 robes.”

J’ai mis ma main dans la poche de la dernière robe. Bleue à petites fleurs blanches.

À l’intérieur, il y avait un petit mouchoir brodé. Avec mes initiales. C. L. Et une odeur. Son odeur. La lavande. Elle mettait toujours de la lavande dans son armoire.

Hier, je suis allée au cimetière de Saint-Gaudens. J’ai mis la robe de mes 33 ans. Bleue à fleurs.

Je me suis assise devant sa tombe.

Et j’ai mis ma main dans la poche.

Pendant 23 ans, j’ai cru que ma grand-mère cousait la même robe. En fait, elle cousait mon absence.

Et vous, il y a une robe qui vous attend dans un grenier ?

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