Mon grand-père a écouté le même poste radio pendant 41 ans. Je l’ai allumé hier. Et j’ai compris.
Je m’appelle Antoine. J’ai 38 ans. J’habite à Lille.
Mon grand-père, Papi René, est mort le mois dernier. 89 ans.
Il habitait une petite maison à Lens. Toujours la même depuis 1962. Avec Mamie. Mamie est morte il y a 5 ans. Depuis, il vivait seul. Enfin, seul avec sa radio.
Sa radio. Un vieux poste. Un gros poste en bois. Avec deux gros boutons. Un pour le volume, un pour chercher les stations. Un poste comme dans les films.
Pendant 41 ans, tous les jours, de 1960 à 2001, Papi René a travaillé à la mine. Fosse 9. À Lens. Mineur de fond.
Tous les soirs, quand il rentrait, noir de charbon, il faisait toujours la même chose.
Il se lavait les mains. Il s’asseyait dans son fauteuil. Il allumait la radio. Et il écoutait. Il n’écoutait pas la musique. Il n’écoutait pas les infos. Il écoutait juste le bruit. Le grésillement. Le “pshhh” entre deux stations.
Mamie me disait : “Ton grand-père, il est bizarre avec sa radio. Il reste 3 heures à écouter du bruit.”
Moi, quand j’étais petit, je lui demandais : “Papi, pourquoi tu écoutes ça ? Il n’y a rien.”
Il me disait : “Si, il y a tout.”
Je ne comprenais pas.
Quand Mamie est morte, il a écouté sa radio encore plus. Toute la journée. Le même poste. Le même grésillement.
Je lui disais : “Papi, achète une télé. Ou un nouveau poste avec Bluetooth.”
Il disait : “Non. Celui-là, il marche bien.”
Il est mort un mardi. Dans son fauteuil. Sa radio allumée. Sur le bruit.
Hier, on a vidé sa maison. Avec mon père. On a tout jeté. Les vieux vêtements. Les vieilles chaussures. Les vieilles casseroles.
Il restait la radio. Sur sa petite table à côté de son fauteuil.
Mon père a dit : “On la jette. Elle est cassée. Elle ne fait que du bruit.”
J’ai dit : “Attends.”
Je me suis assis dans le fauteuil de Papi René. Le fauteuil qui sent encore un peu la mine. Et le tabac.
J’ai allumé la radio. Le même bouton. Le même “clic”.
“Pshhhhhhhhhhhhhh…”
Le même bruit. Que pendant 41 ans.
J’ai fermé les yeux. Et j’ai écouté.
Au début, juste du bruit.
Et après, j’ai compris.
Dans le “pshhhh”, il y avait autre chose.
J’ai tourné très légèrement le bouton de droite. Un millimètre.
“Pshhh… pshhh… – … les mineurs de la fosse 9 sont bloqués à -3… pshhh… on ne sait pas… pshhh…”
J’ai eu froid dans le dos.
J’ai re-tourné. Un autre millimètre.
“Pshhh… aujourd’hui 12 janvier 1974… l’explosion à la fosse… pshhh… 42 mineurs… pshhh…”
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C’était quoi ?
J’ai continué à tourner. Tout doucement.
Chaque petit cran, c’était une autre année. Un autre souvenir. Mais pas dans la radio. Dans ma tête.
J’ai compris ce que faisait Papi René.
Il ne cherchait pas une station. Il cherchait ses copains.
En 1974, il y a eu un coup de grisou à Lens. Fosse 9. 42 morts. Papi René était dedans. Il est sorti vivant. Son meilleur ami, Henri, non.
Depuis ce jour, pendant 41 ans, tous les soirs, Papi René allumait sa radio et cherchait. Il cherchait dans le bruit blanc. Dans le “pshhh”. Il cherchait la voix de Henri.
Mamie me l’avait dit une fois, en rigolant : “Ton grand-père dit qu’il parle avec Henri dans sa radio.”
Je croyais qu’elle rigolait.
Sous la radio, il y avait un carnet. Un petit carnet noir. De mineur.
À l’intérieur, écrit au crayon à papier, un peu effacé :
“12.01.1974 – Henri est resté en bas. Moi je suis remonté. Pourquoi moi ?”
“13.01.1974 – J’ai acheté la radio. Si je cherche bien dans le bruit, j’entendrai peut-être Henri qui me dit qu’il va bien.”
“14.01.1974 au 12.03.2024 – Tous les soirs, j’ai cherché Henri. Je ne l’ai jamais trouvé. Mais j’ai écouté. Parce que tant que j’écoute, Henri n’est pas vraiment mort. Il est juste entre deux stations.”
La dernière page, écrite il y a un mois, avec une écriture très tremblée :
“Si je meurs, mettez la radio avec moi. Comme ça je pourrai continuer à chercher Henri en haut. Et si vous m’entendez dans le bruit, c’est que je l’ai retrouvé.”
J’ai pleuré dans le fauteuil de Papi René. Avec sa radio qui faisait “Pshhhhh”.
Hier, on a enterré Papi René. On n’a pas mis la radio avec lui. On l’a gardée.
Ce soir, je suis dans son fauteuil. J’allume la radio.
“Pshhhhhhhhhh…”
Et je cherche. Je cherche Papi René et Henri. Entre deux stations.
Pendant 41 ans, mon grand-père n’écoutait pas du bruit. Il écoutait l’amitié.
Et vous, vous avez une radio qui fait du bruit chez vous ? Écoutez-la ce soir.