La Femme qui écoutait les abeilles

Dans le Rif, au nord du Maroc, près de Chefchaouen, il y a une montagne qui s’appelle Jbel Lakraa. C’est une montagne verte, pleine de forêts de chênes, de sources d’eau froide, et de champs de cannabis cachés entre les arbres. C’est une région où il a toujours été difficile de vivre.

Dans un petit douar de 40 maisons accroché à cette montagne, à 1400 mètres d’altitude, vivait Lalla Fatima. 79 ans. Veuve. Elle avait perdu son mari dans les années 80, et elle avait élevé seule ses 6 enfants. Elle ne savait ni lire ni écrire. Mais elle savait écouter les abeilles.

Son père était apiculteur. Pas avec des ruches modernes. Avec des ruches traditionnelles en liège et en terre, qu’on appelle “tahouna”. Il lui avait appris à mettre son oreille contre la ruche et à écouter. “Si elles chantent doucement, elles sont heureuses. Si elles bourdonnent fort et vite, elles ont peur. Si elles ne font plus de bruit, la reine est morte.”

Lalla Fatima avait 30 ruches traditionnelles, cachées dans la forêt. Elle faisait le meilleur miel de thym du Rif. Un miel noir, amer, très rare, qui soigne tout selon les gens du village. Elle vendait 2 ou 3 kilos par an, juste pour acheter du sucre et du thé.

Depuis 10 ans, les abeilles mouraient. Partout dans le monde, mais dans le Rif encore plus vite. À cause des pesticides, à cause du changement climatique, à cause des apiculteurs modernes qui venaient avec des ruches en plastique et qui prenaient tout le miel et qui donnaient du sucre aux abeilles. Les abeilles de Lalla Fatima devenaient de plus en plus faibles. En 2022, elle avait perdu 20 ruches sur 30. Il ne lui en restait que 10.

Les jeunes du douar disaient : “Lalla Fatima, ton miel c’est fini. Il faut partir à Tanger travailler dans les usines. Les abeilles c’est mort.”

Sa petite-fille, Imane, avait 21 ans. Imane était née dans le douar, mais elle avait eu la chance d’aller à l’université à Tétouan. Elle étudiait l’agronomie. Elle était revenue au douar pour l’été 2023 et elle avait vu sa grand-mère pleurer devant ses ruches vides.

Imane avait appris à l’université que les abeilles mouraient à cause de la disparition des fleurs sauvages, et à cause des pesticides. Mais elle avait aussi appris quelque chose que les vieux apiculteurs ne savaient pas : que les abeilles traditionnelles du Rif, les abeilles noires du Rif, sont une espèce très rare, très résistante, qui existe depuis 10 000 ans et qui est en train de disparaître. Et que son miel vaut très cher en Europe pour les gens qui cherchent du miel bio rare.

Imane a eu une idée.

Elle a dit à sa grand-mère : “Jida, et si on ne vendait plus ton miel au souk de Chefchaouen à 200 dirhams le kilo, mais directement à des gens en France et en Allemagne qui paient 100 euros le kilo pour du miel rare comme le tien ? Et avec cet argent, on achète plus de ruches traditionnelles et on plante des fleurs pour les abeilles ?”

Lalla Fatima a dit : “Ma fille, moi je ne sais même pas ce que c’est la France. Comment tu vas vendre mon miel là-bas ?”

Imane a créé un compte Instagram. Elle l’a appelé “Miel de Jbel Lakraa – Par Lalla Fatima, 79 ans, qui écoute les abeilles”. Elle a commencé à poster des vidéos de sa grand-mère, en jellaba, avec son foulard, qui met son oreille contre la ruche en liège et qui dit : “Écoute, celle-là elle chante, elle est contente, elle a trouvé du thym.”

Elle parlait en tarifit, Imane traduisait en français, en anglais, en darija.

La première vidéo a fait 1000 vues.
La deuxième, 10 000.
La troisième, où Lalla Fatima goûte le miel noir amer et dit “celui-là c’est le miel qui soigne le cœur triste”, a fait 1 million de vues.

Des gens de Paris, de Bruxelles, de Berlin ont commencé à commander. Pas juste pour le miel. Pour l’histoire. Pour cette grand-mère de 79 ans qui écoute les abeilles dans une montagne du Rif.

Imane a créé un petit site avec l’aide d’un ami de l’université. Paiement par PayPal. Envoi par la poste. 100% du miel venait des 10 ruches de Lalla Fatima. Pas de sucre, pas de mélange.

En 3 mois, elles ont vendu 200 kilos à 80 euros le kilo. 16 000 euros. Dans un douar où une famille vit avec 200 euros par mois, c’était une fortune.

Mais elles n’ont pas gardé l’argent.

Avec l’argent, Imane et Lalla Fatima ont fait 3 choses :

  1. Elles ont acheté 50 nouvelles ruches traditionnelles en liège, fabriquées par un vieux menuisier du village qui allait arrêter son travail.
  2. Elles ont payé 10 femmes du douar pour planter 2 hectares de fleurs sauvages : thym, romarin, lavande, tout ce que les abeilles aiment, sur des terres abandonnées.
  3. Elles ont créé une petite école : “L’École des Abeilles du Rif”. Tous les samedis, Lalla Fatima apprend à 12 jeunes du douar à écouter les abeilles, à fabriquer des ruches traditionnelles, à ne pas utiliser de pesticides.

Aujourd’hui, Lalla Fatima a 81 ans. Elle a 60 ruches. Elle n’a plus perdu une seule ruche depuis 2 ans. Ses abeilles sont fortes parce qu’elles ont à nouveau des fleurs.

Et Imane ? Elle a 23 ans, elle a fini ses études à Tétouan. Elle a refusé un travail dans une grande entreprise d’agrochimie à Casablanca qui lui proposait 8000 dirhams par mois pour vendre des pesticides. Elle est revenue vivre définitivement dans le douar. Elle gère le site, l’Instagram (340 000 abonnés maintenant), et l’école.

Elle dit : “À Casablanca, j’aurais vendu du poison qui tue les abeilles de ma grand-mère. Ici, je vends le miel de ma grand-mère qui sauve les abeilles.”

Si tu vas aujourd’hui à Jbel Lakraa, à 1400 mètres, dans le petit douar de 40 maisons, tu verras une vieille dame de 81 ans, toute petite, qui met son oreille contre une ruche en liège, les yeux fermés.

À côté d’elle, il y a une jeune fille de 23 ans avec un smartphone qui filme.

La vieille dame dit en tarifit : “Écoute, elle chante.”

Et la jeune fille traduit pour 340 000 personnes dans le monde qui écoutent en même temps, à Paris, à Berlin, à Tokyo, une abeille noire du Rif qui chante parce qu’elle a retrouvé du thym à manger.

Et tu comprendras que parfois, pour sauver des abeilles qui meurent partout dans le monde, il ne faut pas une grosse technologie à 10 millions de dollars.

Il faut juste une grand-mère de 79 ans qui sait écouter, et une petite-fille de 21 ans qui sait poster une vidéo.

Similar Posts

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *