LE PROJECTIONNISTE QUI PROJETTE UN FILM POUR PERSONNE DEPUIS 9 ANS
À La Ciotat, là où est né le cinéma (les Frères Lumière ont tourné le premier film ici en 1895), il y a un petit cinéma qui s’appelle L’Eden. Le plus vieux cinéma du monde.
Au fond de la salle, tout en haut, il y a une cabine de projection. Toute petite. Avec une vieille machine 35mm qui fait un bruit de tracteur.
Dedans, il y a Monsieur Robert. 82 ans. Projectionniste depuis 1963. 61 ans de métier.
Il a vu passer tout le monde. Belmondo est venu ici. Sophie Marceau a pleuré dans la salle 2. Il a projeté Titanic 147 fois en 1998. Il a dormi dans sa cabine pendant le Festival de Cannes tellement il était fatigué.
Il aurait dû partir à la retraite en 2004. Il est resté.
Parce que tous les mardis, à 14h30, il projette un film pour personne.
Salle vide. 120 fauteuils rouges vides. Lumière éteinte. Et Robert qui lance le film. Tout seul.
Le film, c’est toujours le même: “Cinema Paradiso”. De Giuseppe Tornatore. 1988. Un film sur un petit garçon qui aime le cinéma et un vieux projectionniste qui lui apprend tout.
Pourquoi il fait ça? Personne ne savait. Le directeur du cinéma le laissait faire. “C’est Robert, il est un peu sénile, laissez-le”, qu’il disait aux jeunes employés.
Mardi dernier, je suis allé voir un film. Je suis arrivé trop tôt. 14h15. La salle était vide. J’ai vu de la lumière qui sortait de la cabine. J’ai entendu le bruit de la machine. J’ai vu que “Cinema Paradiso” était à l’écran. Pour personne.
Je suis monté dans la cabine. J’ai toqué.
Robert était là. Avec deux cafés. Un pour lui. Un pour le fauteuil vide à côté de lui.
Je lui ai dit: “Monsieur, il n’y a personne dans la salle…”
Il m’a dit: “Si. Il y a mon petit-fils.”
Son petit-fils s’appelait Léo. 8 ans en 2015. Fan de cinéma comme son papy. Tous les mardis, après l’école, Léo venait à l’Eden. Il s’asseyait au premier rang, tout seul, et son grand-père lui projetait un film rien que pour lui. Pas un dessin animé. Des vrais films. Il lui a montré Les 400 Coups à 6 ans. Il lui a montré E.T. Il lui a montré Cinema Paradiso quand il a eu 8 ans.
Léo avait dit: “Papy, quand je serai grand, je ferai un cinéma encore plus grand que le tien, et je te projetterai des films rien que pour toi.”
Le 18 octobre 2015, un mardi, Léo devait venir à 14h30 pour voir Cinema Paradiso. Il n’est jamais venu. Leucémie foudroyante. 3 semaines. Mort le 17 octobre, la veille.
Le lendemain, mardi 14h30, Robert a quand même projeté Cinema Paradiso. Salle vide. Il a mis deux cafés dans la cabine. Un pour lui. Un pour Léo.
Et depuis 9 ans, tous les mardis à 14h30, Robert projette Cinema Paradiso pour Léo. Salle vide. Deux cafés.
Il dit: “Il n’est pas venu mardi dernier parce qu’il était malade. Il va venir ce mardi. Je dois être prêt.”
Le directeur du cinéma sait. Il ne dit rien. Il laisse la salle 1 vide tous les mardis de 14h à 17h. Ça lui coûte de l’argent. Il dit: “C’est la séance la plus importante de la semaine. Même si elle est vide.”
L’année dernière, le projecteur 35mm est tombé en panne. Irréparable. Il fallait 40.000 euros pour le réparer. Le cinéma allait passer au numérique. Robert a dit: “Si vous enlevez ce projecteur, Léo ne pourra plus voir le film.”
Le directeur a lancé une cagnotte sur internet. “Sauvons le projecteur de Robert”. Il pensait récolter 2.000 euros.
En 48 heures, ils ont récolté 67.000 euros. Des gens de tout le monde. Des projectionnistes du Japon, des États-Unis, qui avaient lu l’histoire.
Le projecteur a été réparé. Tout neuf.
Mardi prochain, à 14h30, Robert va encore projeter Cinema Paradiso. Pour la 469ème fois. Salle vide. Deux cafés. Un pour lui. Un pour le fauteuil à côté.
Je suis resté jusqu’à la fin du film ce jour-là. Quand le générique de fin est arrivé, avec la musique d’Ennio Morricone, Robert s’est levé. Il a pris le deuxième café, froid, et il l’a versé doucement par la petite fenêtre de la cabine, sur la salle vide.
Comme on arrose une fleur.
Il a dit: “À mardi prochain, Léo.”
Je suis descendu. J’ai pleuré dans le hall de l’Eden. Le plus vieux cinéma du monde. Où un vieux monsieur de 82 ans projette depuis 9 ans un film sur un grand-père et son petit-fils qui aiment le cinéma, pour un petit garçon de 8 ans qui n’est jamais venu.
Il y a des gens qui vont au cinéma pour voir un film. Et il y a Robert, 82 ans, qui fait du cinéma depuis 9 ans pour qu’un petit garçon qui n’est plus là puisse le voir, tous les mardis à 14h30.
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