LE GARDIEN DU PHARE ÉTEINT DEPUIS 20 ANS
Au large de Marseille, à 13 km des côtes, il y a une petite île. L’île de Planier. Dessus, un phare. Le phare de Planier. 66 mètres de haut. Le plus haut de Méditerranée.
Il a guidé des milliers de bateaux depuis 1774. Pendant la guerre, les Allemands l’ont fait sauter. On l’a reconstruit en 1959. En béton.
En 2004, on l’a automatisé. Plus besoin de gardien. La lumière est devenue automatique. Le dernier gardien, Monsieur Lucien, a dû partir.
Il avait 62 ans. Il avait passé 31 ans de sa vie là-haut. Tout seul. Avec sa femme au début, puis tout seul après qu’elle soit morte en 1998. Sa femme, Yvette, est enterrée sur l’île. Oui, sur l’île. Il y a un petit cimetière avec 3 tombes. Sa femme est la troisième.
Quand on lui a dit: “Lucien, le phare est automatique maintenant, vous devez partir”, il a dit: “D’accord.” Il est parti. Il a pris le bateau.
Il est arrivé à Marseille. Il est resté 2 jours en ville. Il n’a pas supporté le bruit. Le monde. Les voitures.
Le troisième jour, à 4h du matin, il a pris son petit bateau pneumatique et il est retourné sur l’île de Planier. Sans autorisation. Illégalement.
Depuis 20 ans, il vit là-bas. Illégalement. Tout seul. Dans l’ancien logement du gardien, sous le phare éteint.
Pourquoi il est revenu?
Le phare est automatique, mais Lucien, tous les soirs, à 21h, il monte les 246 marches du phare. Avec une lampe à pétrole. Et il allume la vieille lampe à pétrole d’origine, celle de 1959, celle qui ne sert plus.
Il la laisse allumée toute la nuit. Même si la lampe automatique fonctionne au-dessus.
Les marins au large voient deux lumières au lieu d’une. Ils savent. Ils disent sur la radio: “Regardez, Lucien a allumé sa lumière.”
Les Affaires Maritimes savent qu’il est là. Au début, ils ont essayé de le faire partir. Ils ont envoyé la gendarmerie maritime. Lucien s’est enfermé dans le phare. Il a dit: “Si vous me faites partir, je me jette.”
Ils ont laissé tomber. Le préfet a dit: “Laissez ce vieux fou tranquille. Il ne gêne personne. Il garde une île qui n’a plus besoin d’être gardée.”
Lucien ne garde plus le phare. Il garde sa femme.
Tous les matins à 7h, il va sur sa tombe. Il nettoie. Il parle. Il dit: “Bonjour Yvette. J’ai allumé la lumière hier soir. J’espère que tu l’as vue.”
Yvette adorait la lumière du phare. Quand elle était vivante, elle disait: “Cette lumière, c’est notre bébé. Il faut qu’elle ne s’éteigne jamais.”
Quand le phare est devenu automatique en 2004, Yvette était déjà morte depuis 6 ans. Mais Lucien s’est souvenu de sa phrase.
Alors tous les soirs, il allume sa petite lampe à pétrole, pour Yvette. Pour qu’elle ne soit pas dans le noir, là-haut sur son île.
Il y a 3 mois, j’ai fait une sortie en bateau avec une association qui nettoie les îles. On est allé à Planier. J’ai vu Lucien.
Il a 82 ans maintenant. Dos courbé. Barbe blanche. Il nous a offert du café. Fait avec de l’eau de pluie.
Je lui ai demandé: “Pourquoi vous restez ici? Vous êtes tout seul, il n’y a rien.”
Il m’a montré le phare. Il m’a dit: “Il y a tout. Il y a ma femme en bas. Il y a ma lumière en haut. Entre les deux, il y a ma vie.”
Je lui ai dit: “Mais le phare est automatique, il n’a plus besoin de vous…”
Il m’a répondu: “Ce n’est pas le phare qui a besoin de moi. C’est moi qui ai besoin du phare. Sans lui, où est-ce que j’allume ma lumière pour Yvette?”
Avant de partir, il m’a demandé de prendre une photo de sa tombe à lui. Oui, sa propre tombe. Il l’a déjà creusée. À côté de celle d’Yvette. Vide. Avec une petite croix en bois avec écrit: “Lucien – Gardien – 1942 – ? – À côté d’Yvette et de ma lumière.”
Il m’a dit: “Quand je mourrai, ne dites à personne pendant 2 jours. Laissez ma lampe allumée 2 nuits de plus. Comme ça, Yvette ne verra pas que je suis parti tout de suite.”
Je suis rentré à Marseille. Le soir, à 21h, j’étais sur la Corniche. J’ai regardé vers le large. J’ai vu la lumière automatique du phare de Planier. Et juste en dessous, une petite lumière jaune, plus faible, qui clignotait. Sa lampe à pétrole.
Il y a des gens qui gardent des phares pour que les bateaux ne se perdent pas. Et il y a Lucien, 82 ans, qui allume depuis 20 ans un phare éteint et illégal, tous les soirs à 21h, pour que sa femme morte depuis 26 ans ne reste pas dans le noir.