Le Facteur de l’Amazone
Au Brésil, au milieu de l’Amazonie, il y a une région où il n’y a pas de routes. Pas du tout. Juste le fleuve Amazone et des milliers de petits fleuves qui s’enfoncent dans la jungle. Des villages de 20 maisons, sur pilotis, au bord de l’eau. On ne peut y aller qu’en bateau. 8 heures de bateau, parfois 2 jours.
Dans cette région vivait Seu Raimundo. 77 ans. Il était facteur. Mais pas un facteur comme en ville avec une mobylette. Un facteur de fleuve. Depuis 45 ans, il livrait le courrier avec sa petite barque à moteur, une vieille Yamaha de 15 chevaux qui faisait un bruit terrible.
Tous les lundis, il allait à la ville de Parintins prendre les lettres à la poste. Et toute la semaine, il naviguait. Village par village. Il connaissait tous les détours, tous les troncs d’arbres sous l’eau, tous les endroits où il y a des caïmans. Il livrait des lettres, des colis, des médicaments, parfois un poulet vivant pour la grand-mère de l’autre village.
Il savait lire un peu, mais pas bien. Alors les gens lui demandaient de lire les lettres à voix haute, parce que beaucoup de vieux dans les villages ne savaient pas lire du tout. Il était devenu le lecteur officiel de la rivière. Il annonçait les mariages, les naissances, les morts. Il était invité à tous les repas.
En 2022, la poste brésilienne a dit : “On arrête la livraison en bateau. Ce n’est pas rentable. Les gens n’écrivent plus de lettres, ils ont WhatsApp. Et puis ça coûte trop cher en essence.”
Ils ont donné à Seu Raimundo une petite retraite et ils lui ont dit merci.
Seu Raimundo est rentré chez lui, dans sa petite maison sur pilotis à Ilha das Onças. Il a regardé sa barque. Il a regardé le fleuve. Pour la première fois depuis 45 ans, il n’avait nulle part où aller le lundi.
Sa petite-fille, Leticia, avait 22 ans. Leticia était née dans le village, mais elle était partie étudier à Manaus, la grande ville au milieu de l’Amazonie. Elle étudiait l’informatique. Elle voulait créer des applications. Elle ne revenait au village que pour Noël. Elle trouvait que son grand-père était d’un autre temps. “Vô, plus personne n’écrit de lettres. Tout le monde a un téléphone maintenant, même ici.”
Mais ce que Leticia ne savait pas, c’est que dans beaucoup de villages au fond de la jungle, il n’y avait pas de signal téléphonique. Pas d’internet. Le seul lien avec le monde extérieur, c’était son grand-père avec sa barque.
Quand Seu Raimundo a arrêté, 12 villages se sont retrouvés coupés. Plus de nouvelles de la famille partie à Manaus. Plus de médicaments qui arrivaient. Plus de résultats d’examens de l’hôpital. Une vieille dame est morte parce que son insuline n’est pas arrivée.
Leticia est revenue au village pour les vacances de juillet 2023. Elle a vu son grand-père triste, assis à regarder sa barque qui prenait l’eau.
Elle a aussi vu les gens du village venir le voir : “Seu Raimundo, vous n’avez pas une lettre de mon fils ?” Et il devait dire non.
Leticia a eu une idée. Une idée qui mélangeait son monde et celui de son grand-père.
Elle a dit : “Vô, et si on ne livrait plus des lettres en papier, mais des messages WhatsApp ?”
Il n’a pas compris.
Elle a expliqué : “Je vais installer une petite antenne Starlink à Parintins, à la poste. Les familles de Manaus envoient un message vocal WhatsApp à un numéro. Moi, je télécharge les messages. Toi, tu prends ma petite clé USB avec tous les messages dans ta barque. Tu vas dans les villages, et là-bas, avec un petit haut-parleur à batterie que je vais t’acheter, tu fais écouter les messages aux gens. Et eux, ils t’enregistrent une réponse vocale, que tu ramènes à Parintins et que j’envoie par WhatsApp à Manaus.”
Seu Raimundo a dit : “Donc je serai toujours facteur, mais de voix au lieu de lettres ?”
Elle a dit : “Oui. Facteur de voix.”
Ils ont commencé avec un seul haut-parleur JBL à 50 dollars et une vieille tablette.
Le premier lundi, Seu Raimundo est parti avec 17 messages vocaux sur sa clé USB.
Dans le premier village, São José, il a mis le haut-parleur sur la table du centre communautaire. Il a appuyé sur play.
On a entendu : “Mãe, sou eu, Marcos, de Manaus. O bebê nasceu ontem. É uma menina. Chama-se Esperança, como você. Está tudo bem.”
La mère, Dona Maria, 70 ans, qui ne savait pas lire, qui n’avait jamais eu de smartphone, a entendu la voix de son fils qui lui disait que son petit-enfant était né et s’appelait Esperança comme elle. Elle s’est mise à pleurer. Tout le village a pleuré.
Puis elle a enregistré sa réponse, en pleurant : “Meu filho, que Deus abençoe essa criança…”
Seu Raimundo est rentré à Parintins le vendredi avec 17 réponses vocales.
Leticia les a envoyées.
En 2 semaines, tout le monde le long du fleuve a su que Seu Raimundo était revenu. Mais pas avec des lettres. Avec des voix.
Maintenant, il avait 100 messages par semaine. 200. Il a dû acheter une deuxième batterie.
La poste de Parintins a vu ça. Au lieu de le gronder, ils lui ont donné un petit bureau et une connexion Starlink gratuite. Ils l’ont rappelé officiellement. Nouveau titre : “Agente de Inclusão Digital Fluvial” – Agent d’Inclusion Numérique Fluviale. Le premier du Brésil.
Aujourd’hui, Seu Raimundo a 79 ans. Il a une nouvelle barque, plus grande, payée par la poste, avec un panneau solaire sur le toit pour recharger les haut-parleurs et les tablettes. Il part toujours le lundi.
Et Leticia ? Elle a fini ses études à Manaus. Elle a refusé un travail à São Paulo chez une grosse boîte de tech qui lui proposait beaucoup d’argent. Elle est revenue vivre à Parintins. Elle a créé une petite start-up qui s’appelle “Voz do Rio” – La Voix du Fleuve. Elle équipe d’autres facteurs de fleuve dans toute l’Amazonie avec le même système. Il y en a déjà 23.
Elle dit : “À São Paulo, j’aurais créé une application pour livrer des sushis plus vite. Ici, j’ai créé un système pour qu’une mère de 70 ans qui ne sait pas lire puisse entendre la voix de son fils qui vient d’avoir un bébé à 400 km dans la jungle. C’est plus utile.”
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Et si tu vas aujourd’hui au milieu de l’Amazonie, dans un petit village sur pilotis où il n’y a pas de route, pas de signal, juste le fleuve et la jungle, tu verras peut-être arriver le lundi une petite barque avec un vieux de 79 ans qui sourit, avec un haut-parleur à la main.
Il va s’arrêter, il va brancher son haut-parleur, et il va dire : “Dona Maria, j’ai un message pour vous. C’est votre fils.”
Et tout le village va s’arrêter pour écouter. Parce qu’au milieu de la jungle, la chose la plus précieuse, ce n’est pas une lettre. Ce n’est pas internet. C’est une voix qui traverse le fleuve pour te dire que quelqu’un pense à toi.
Et Seu Raimundo, qui pendant 45 ans a livré des lettres que plus personne ne voulait, livre maintenant des voix que tout le monde attend.