J’ai retrouvé les clés de ma mère dans son congélateur. Il y en avait 47. Et j’ai compris pourquoi.

Je m’appelle Sophie. J’ai 45 ans. J’habite à Bordeaux.

Ma mère, elle a commencé à oublier. Pas beaucoup au début. Elle cherchait ses lunettes alors qu’elles étaient sur sa tête. Elle oubliait où elle avait mis son sac.

On a rigolé. “C’est l’âge, maman.”

Après, c’est devenu moins drôle.

Elle m’appelait 5 fois par jour pour me demander la même chose. “Sophie, c’est quand ton anniversaire déjà ?”

Elle mettait du sel à la place du sucre dans son gâteau. Son fameux gâteau au yaourt que toute la famille aimait.

Le médecin a dit le mot. Alzheimer. Début.

On a décidé qu’elle resterait chez elle le plus longtemps possible. Sa petite maison à Pessac. Avec son jardin. Avec ses roses.

Moi, j’allais tous les jours. Je faisais ses courses. Je l’aidais à ranger.

Et elle perdait tout. Tout le temps.

“J’ai perdu mes clés.”

On les cherchait pendant une heure. On les trouvait dans la boîte à thé. Ou dans sa chaussure. Ou dans le frigo.

Un jour, elle m’a dit, très sérieusement, en me tenant la main :

“Ma chérie, quand je ne saurai plus qui tu es, cherche dans le congélateur.”

J’ai cru qu’elle disait n’importe quoi. La maladie.

“Oui maman, promis.”

Il y a 2 mois, ça a basculé. Elle ne me reconnaissait plus. Elle m’appelait “Madame”. Elle me demandait de partir de chez elle.

“Madame, vous êtes chez moi. Sortez de chez moi.”

On l’a mise en EHPAD. La maison du Parc, à Mérignac. C’est bien. Ils sont gentils.

Hier, je suis allée vider sa maison. Sa petite maison. Pour la vendre. Pour payer l’EHPAD.

J’ai ouvert le congélateur. Pour le dégivrer. Pour le vider.

À l’intérieur, pas de viande. Pas de glace.

Des sachets. Des petits sachets en plastique. Comme ceux pour les glaçons. Mais dedans, pas de glaçons.

Des clés.

J’ai sorti les sachets. Un par un.

47 sachets. 47 clés. Ou trousseaux de clés.

Avec des étiquettes. Collées avec du scotch. Avec son écriture. De quand elle écrivait encore bien.

J’ai lu la première étiquette :

“Clés de la maison de Sophie. 2010. Au cas où elle perd les siennes comme sa mère.”

Deuxième :

“Clés de la voiture de Sophie. 2012. Elle les oublie toujours dans son sac.”

Troisième :

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“Clés de l’appartement de Sophie à Paris. 2015. Ma fille à Paris, ma fierté. Il faut qu’elle ait toujours une clé chez sa maman au cas où Paris c’est trop dur.”

Quatrième :

“Double des clés de l’école de Sophie. Elle est maîtresse maintenant. Comme elle voulait petite. 2018.”

Et ça continuait.

“Clés du jardin. Pour que Sophie se souvienne où sont les roses.”
“Clés de la boîte à souvenirs. Pour Sophie quand je ne serai plus là.”
“Clés de mon coeur. Pour ma Sophie. Elle l’aura toujours.”

J’ai compris.

Pendant 10 ans, depuis qu’elle a su qu’elle commençait à oublier, ma mère a mis de côté des clés. Pas pour elle. Pour moi.

Parce qu’elle savait qu’elle allait perdre ses clés. Mais elle voulait que moi, je ne perde jamais les miennes.

Chaque fois qu’elle perdait ses clés et qu’on les cherchait, en fait, elle ne perdait pas ses clés. Elle cachait mes clés. Pour que je les retrouve plus tard. Quand elle ne serait plus là pour m’ouvrir la porte.

Au fond du congélateur, il y avait une enveloppe. La dernière. Congelée. Collée au fond.

“Pour Sophie. À ouvrir quand tu trouveras les clés. Maman.”

À l’intérieur, une lettre. Courte.

“Ma Sophie chérie,

Si tu lis ça, c’est que tu as trouvé mes clés. Ou plutôt, tes clés.

Tu vois, quand le docteur m’a dit que j’allais oublier, j’ai eu très peur. Peur d’oublier qui tu es. Peur d’oublier où j’ai mis mes clés. Peur de ne plus pouvoir t’ouvrir la porte quand tu viendras.

Alors j’ai eu une idée. Si je mets tes clés dans le congélateur, elles ne bougeront pas. Le froid les garde. Comme le froid garde la nourriture.

Je sais que tu vas penser que ta vieille maman est devenue folle à mettre des clés dans le congélateur.

Mais moi, je sais. Je sais que le jour où tu ouvriras ce congélateur, tu auras besoin de clés. Parce que tu auras perdu la plus grande clé : celle de ta maman qui se souvient de toi.

Alors je t’ai laissé 47 clés. 47 façons de rentrer quelque part. Même si je ne peux plus t’ouvrir la porte.

Tu vois, je n’ai pas tout oublié. J’ai pensé à toi jusqu’au bout.

Je t’aime. Même si je ne sais plus comment tu t’appelles.

Maman.

PS : La clé avec le ruban rose, c’est celle de mon jardin. Va couper mes roses. Elles sont à toi maintenant.”

Je suis allée dans le jardin. J’ai coupé les roses. 12 roses.

Je suis allée à l’EHPAD. Ma mère était dans son fauteuil. Elle regardait par la fenêtre.

Je lui ai dit : “Maman, j’ai trouvé tes clés. Dans le congélateur.”

Elle m’a regardée. Un petit moment de lumière. 5 secondes. Ses yeux.

Elle a dit : “Ah. Tu les as trouvées. J’avais peur que tu aies froid dehors.”

Et elle a remis sa tête vers la fenêtre.

J’ai posé les 12 roses sur ses genoux.

Elle ne sait plus qui je suis. Mais elle a passé 10 ans à s’assurer que je pourrais toujours rentrer chez moi.

Et vous, vous avez déjà ouvert le congélateur de votre mère ?

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