LA COUTURIÈRE DES 47 ROBES DE MARIÉE
Au Panier, le plus vieux quartier de Marseille, rue du Refuge, il y a un tout petit atelier. Pas de vitrine. Juste une porte en bois bleu délavé avec écrit à la main: “Colette – Retouches – Depuis 1971”.
Dedans, c’est une caverne d’Ali Baba de tissus. Des bobines de fil qui montent jusqu’au plafond. Une vieille machine Singer noire qui fait toujours “tac-tac-tac” depuis 53 ans.
Et au fond, accrochées, 47 robes de mariée. Blanches. Toutes différentes. 1970, 1985, 1999, 2007, 2019. Certaines jaunies par le temps. Certaines encore avec l’étiquette du pressing.
Elles n’ont jamais été récupérées.
Colette a 81 ans aujourd’hui. Petite, dos voûté, doigts déformés par 53 ans d’aiguilles. Elle ne porte jamais de lunettes pour coudre. “Mes doigts voient mieux que mes yeux”, qu’elle dit.
La première robe non récupérée, c’était en 1974. Elle s’appelait Sylvie. 20 ans. Jolie comme un cœur. Elle avait commandé une robe simple, avec de la dentelle de sa grand-mère. Colette l’a faite avec amour. 3 semaines de travail. Sylvie est venue faire le dernier essayage. Elle était magnifique. Elle a dit: “Je reviens samedi avec mon fiancé pour payer et la prendre.”
Elle n’est jamais revenue. Son fiancé est mort dans un accident de moto le jeudi. 2 jours avant le mariage. Elle a quitté Marseille. Elle n’a jamais voulu revoir la robe.
Colette l’a gardée. Elle a dit: “Une robe faite avec amour ne peut pas finir à la poubelle.”
La deuxième, 1978. Fatima. 17 ans. Mariage arrangé. Elle ne voulait pas se marier. Elle a pleuré pendant tout l’essayage. Colette a fait la robe trop petite exprès, pour qu’elle puisse dire que ça ne va pas. Le mariage a été annulé. Fatima est partie à Paris faire des études. Elle n’est jamais venue chercher la robe. Colette l’a gardée.
Et ainsi de suite. 47 robes. 47 histoires.
Il y a la robe de 1983, de la dame de 52 ans qui se remariait après la mort de son premier mari. Elle est morte d’un cancer 1 mois avant le mariage.
Il y a la robe de 1995, d’une fille qui a découvert que son fiancé la trompait la veille du mariage. Elle a laissé la robe et est partie en Australie.
Il y a la robe de 2008, d’une jeune femme qui a fait faillite et n’a plus eu d’argent pour payer la robe. Elle avait honte de revenir.
Colette connaît l’histoire de chaque robe. Par cœur. Date, prénom, pourquoi elle n’est jamais venue.
Pendant 53 ans, elle a gardé le secret. Personne ne savait pour les 47 robes.
L’année dernière, la mairie a voulu raser sa petite rue pour faire un parking pour touristes. On lui a proposé 200.000 euros pour son atelier. Une fortune pour elle.
Elle a refusé.
L’agent immobilier a dit: “Mais madame, votre atelier fait 15m², il est insalubre, pourquoi vous refusez?”
Elle a ouvert la porte du fond. Elle lui a montré les 47 robes blanches.
Elle a dit: “Si je pars, qui va les attendre?”
L’agent a rigolé: “Mais madame, ce sont des vieilles robes, ça ne vaut rien!”
Colette a pris la robe de 1974, celle de Sylvie, la première. Elle a dit: “Celle-là, j’ai mis 83 heures à la faire. De la dentelle de sa grand-mère décédée. Elle voulait que sa grand-mère soit avec elle le jour J. Si je la jette, je jette sa grand-mère une deuxième fois.”
L’agent est parti. Il a dit à la mairie que la vieille est folle.
Mardi dernier, j’avais un pantalon à repriser. Je suis allé chez Colette. C’était la première fois. J’ai vu les 47 robes. J’ai demandé: “Pourquoi vous les gardez?”
Elle m’a répondu: “Au début, je les gardais par tristesse. Maintenant, je les garde par espoir.”
“Quel espoir?”
“Qu’un jour, une petite fille vienne et me dise: ‘Madame, je n’ai pas d’argent pour une robe de mariée.’ Et je lui dirai: ‘Choisis. J’en ai 47. Elles n’ont jamais servi à être tristes. Elles attendent juste de servir à être heureuses.'”
Je suis resté sans voix.
En partant, j’ai vu sur sa machine Singer, un petit mot scotché, écrit avec une écriture tremblante:
“47 robes. 47 amours qui ne se sont pas faits. J’attends 47 amours qui se feront. – Colette, 81 ans, couturière depuis 1971.”
Hier, je suis repassé. Il n’y avait plus 47 robes. Il y en avait 46.
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Sur la porte, un nouveau petit mot: “Robe de 1995, partie le 12 octobre 2024. Pour une jeune fille syrienne qui n’avait pas d’argent. Elle était magnifique. Elle a pleuré. Moi aussi. Il en reste 46. – Colette”
Il y a des gens qui collectionnent des timbres. Et il y a Colette, 81 ans, qui collectionne depuis 53 ans 47 robes de mariée qui n’ont jamais vu de mariage, en attendant de leur offrir un vrai oui.