LE VENDEUR DE ROSES DE NICE QUI JETTE UNE ROSE DANS LA MER TOUS LES JOURS DEPUIS 25 ANS

Nice en août est une fournaise bleue. Le soleil tape sur la Promenade des Anglais, sur les galets de la plage, sur les hôtels bleus et blancs, sur la mer qui est bleue comme du saphir, sur les palmiers qui bougent avec le mistral. Il fait 35 degrés à l’ombre, 50 sur les galets, la mer est chaude à 28 degrés, les touristes sont partout, ils bronzent, ils mangent des glaces.

Mais tous les jours, à 6 heures du matin, quand Nice dort encore, quand la Promenade est vide, quand la mer est calme comme un miroir, il y a un homme. Sur la plage des Ponchettes, à côté du Vieux-Nice, au pied du Château.

Il s’appelle Antoine. Il a 78 ans. Il est grand, maigre, bronzé comme du cuir, avec des cheveux blancs longs attachés en queue de cheval, une barbe blanche, des lunettes de soleil jaunes, et un chapeau de paille. Il porte toujours une chemise hawaïenne avec des fleurs, même en hiver.

Antoine vend des roses. Depuis 50 ans. Sur la Promenade des Anglais. Il a un petit chariot en bois avec des seaux d’eau et des roses. Des roses rouges, blanches, jaunes, roses. Il crie: “Belles roses! Belles roses pour vos amoureuses! 5 euros la rose!”

Tout le monde à Nice connaît Antoine. Les touristes, les Niçois, les policiers, les serveurs des restaurants. Tout le monde l’a vu au moins une fois depuis 50 ans. Avec son chariot et ses roses.

Mais depuis 25 ans, Antoine fait quelque chose que personne ne comprend. Tous les jours, à 6 heures du matin, avant de vendre ses roses, il prend une rose. Une seule. La plus belle rose rouge de son chariot. Et il va au bord de la mer. Sur les galets. Et il jette la rose dans la mer.

Une rose rouge dans la mer bleue. Tous les jours. Depuis 25 ans. 9125 jours. 9125 roses rouges jetées dans la mer à Nice. 6 heures du matin. Même quand il pleut. Même quand il y a la tempête. Même quand il y a eu le Covid et qu’il n’y avait plus de touristes. Tous les jours. Une rose rouge dans la mer.

Moi, j’habite à Nice, au Vieux-Nice, rue Droite, depuis 3 ans. Je me lève tôt pour courir sur la Promenade à 6 heures. Tous les matins, je vois Antoine. Avec sa rose rouge. Et la mer bleue. Et il jette. Et la rose flotte 2 secondes, puis la mer l’emporte.

Un matin d’août, il faisait 28 degrés déjà à 6 heures, la mer était plate, rose comme le ciel du matin, je courais, j’ai vu Antoine, il avait une rose rouge très belle, plus belle que d’habitude, il allait la jeter, je me suis arrêté.

“Antoine, pourquoi vous jetez une rose tous les matins dans la mer depuis 25 ans? C’est 5 euros chaque matin! 9125 roses! 45625 euros jetés dans la mer! Vous êtes fou?”

Antoine a souri. Il a enlevé ses lunettes jaunes. Il avait des yeux bleus très clairs, avec beaucoup de rides, qui avaient beaucoup pleuré.

“Tu veux savoir pourquoi je jette une rose rouge tous les matins à 6 heures depuis 25 ans, mon garçon?”

Il s’est assis sur les galets. Il a gardé la rose rouge dans sa main.

“En 1999, j’avais une fille. Elle s’appelait Isabelle. 19 ans. Belle comme une rose. Cheveux blonds, yeux bleus comme la mer de Nice, elle sentait la rose. Elle voulait être fleuriste comme moi. Elle travaillait avec moi sur la Promenade, avec le chariot, elle vendait des roses aux touristes, elle disait: ‘Belles roses pour vos amoureuses!’ avec sa voix de 19 ans.

Isabelle était amoureuse. D’un garçon. Paul. Un garçon de Nice, beau, 20 ans, qui travaillait comme serveur au Negresco. Ils s’aimaient depuis 2 ans. Ils devaient se marier. En août 1999.

Le 15 août 1999, jour de l’Assomption, à 6 heures du matin, comme aujourd’hui, Isabelle est allée se baigner. Ici. Plage des Ponchettes. Avant le travail. Elle aimait se baigner à 6 heures, quand la mer est calme comme un miroir, avant que les touristes arrivent.

Elle a nagé. Elle est allée loin. Trop loin. Il y avait un courant ce matin-là. Un courant que personne ne connaissait. Elle a crié. Personne n’a entendu. À 6 heures du matin, la Promenade est vide.

On l’a retrouvée 3 jours plus tard. À 10 km d’ici. Vers Antibes. Morte noyée. 19 ans. Belle comme une rose. Morte dans la mer bleue qu’elle aimait.

À l’enterrement, j’ai mis une rose rouge dans son cercueil. La plus belle rose rouge de mon chariot. Une rose pour ma rose.

Après l’enterrement, je ne pouvais plus vendre de roses aux amoureux. Je ne pouvais plus dire ‘Belles roses pour vos amoureuses!’ Je voyais Isabelle morte dans chaque rose rouge.

Pendant un an, je n’ai pas vendu de roses. J’étais mort aussi.

Puis le 15 août 2000, un an après, à 6 heures du matin, comme aujourd’hui, je suis venu ici, sur les galets des Ponchettes, avec une rose rouge. La plus belle. Et je l’ai jetée dans la mer. Là où Isabelle s’est noyée. Pour qu’Isabelle ait une rose chaque matin. Pour que la mer lui donne une rose, puisque la mer lui a pris sa vie.

Et depuis, tous les jours, à 6 heures du matin, depuis 25 ans, je jette une rose rouge dans la mer. 9125 roses. Une chaque matin. Pour Isabelle. Ma fille de 19 ans morte noyée le 15 août 1999 à 6 heures du matin ici aux Ponchettes.

Si je ne jette pas la rose, c’est comme si j’oubliais Isabelle. Et si j’oublie Isabelle, elle meurt une deuxième fois. Noyée dans la mer sans rose.

Alors je jette. Une rose rouge dans la mer bleue. Tous les matins. À 6 heures. Depuis 25 ans. Pour que ma fille de 19 ans, belle comme une rose, qui aimait se baigner à 6 heures quand la mer est calme comme un miroir, ait une rose rouge chaque matin dans la mer bleue qu’elle aimait.

Et chaque fois que je jette, je dis dans ma tête: ‘C’est pour toi Isabelle. Une rose pour ma rose. Pour que la mer te rende ce qu’elle t’a pris.’

La rose que j’ai aujourd’hui est plus belle que d’habitude parce qu’aujourd’hui c’est le 15 août. 25 ans exactement qu’Isabelle est morte. 25 ans. 9125 roses.”

Antoine a jeté la rose rouge dans la mer bleue. La mer était calme comme un miroir, rose comme le ciel du matin d’août. La rose a flotté 2 secondes, puis la mer l’a emportée vers Antibes, là où on a retrouvé Isabelle il y a 25 ans.

Je suis parti courir sur la Promenade, en pleurant, à 6 heures du matin, à 28 degrés, dans Nice en août, en pensant à Isabelle, 19 ans, belle comme une rose, morte noyée le 15 août 1999 à 6 heures du matin aux Ponchettes, et à Antoine, son père de 78 ans, qui jette depuis 25 ans une rose rouge chaque matin à 6 heures dans la mer bleue de Nice, pour que sa fille ait une rose dans la mer qui lui a pris sa vie.

Si vous passez un jour à Nice, Promenade des Anglais, plage des Ponchettes, à 6 heures du matin, quand Nice dort encore et que la mer est calme comme un miroir, regardez. Vous verrez un vieux grand maigre bronzé avec des cheveux blancs en queue de cheval, chemise hawaïenne fleurs, chapeau paille, lunettes jaunes, avec un chariot de roses. Il prendra la plus belle rose rouge et la jettera dans la mer bleue. Ne dites rien. C’est pour Isabelle. Sa fille de 19 ans morte noyée le 15 août 1999.

Et si vous avez une fille de 19 ans belle comme une rose qui aime se baigner à 6 heures quand la mer est calme comme un miroir, dites-lui de ne pas aller trop loin. À cause du courant. Avant le 15 août. Avant 6 heures du matin.

Similar Posts

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *