LA COUTURIÈRE DE LILLE QUI COUD DES ROBES DE MARIÉE POUR DES MORTES DEPUIS 22 ANS
Lille en janvier est la ville la plus froide de France. Il fait -5 degrés, il neige, il y a du verglas, le ciel est gris du Nord, les maisons en briques rouges du Vieux-Lille sont gelées, la Deûle est gelée, le vent vient de Belgique et coupe le visage comme un couteau.
Mais dans une petite rue derrière la Grand-Place, rue des Vieux Murs, au numéro 14, il y a un petit atelier de couture qui est toujours chaud. Très chaud. Avec une machine à coudre qui fait tic-tic-tic toute la journée, et une odeur de tissu neuf et de cannelle.
La couturière s’appelle Madeleine. Elle a 74 ans. Elle est petite, grosse, avec des cheveux blancs en chignon, des lunettes qui tombent sur son nez, et des doigts pleins de piqûres d’aiguilles. Elle coud depuis 60 ans. Depuis qu’elle a 14 ans. Dans le même atelier, rue des Vieux Murs 14, depuis 1968.
Mais depuis 22 ans, Madeleine fait quelque chose que personne ne sait. Personne à Lille ne sait. Sauf les pompes funèbres.
Tous les mercredis, elle ferme son atelier à 17 heures pour les clientes normales. Les robes, les ourlets, les boutons. Et à 18 heures, elle rouvre. Mais elle ne coud plus pour les vivantes. Elle coud pour les mortes.
Elle coud des robes de mariée. Pour des femmes qui sont mortes avant leur mariage.
Gratuitement. Depuis 22 ans. Tous les mercredis soirs. De 18 heures à 2 heures du matin. 8 heures de couture gratuite pour des mortes.
1124 mercredis. 1124 robes de mariée cousues pour des mortes. Gratuitement.
Moi, j’habite en face de son atelier, rue des Vieux Murs, depuis 5 ans. Je la vois tous les mercredis soirs, la lumière allumée jusqu’à 2 heures du matin, la machine à coudre qui fait tic-tic-tic. Et je vois les pompes funèbres venir le jeudi matin à 8 heures, prendre une grande housse blanche et partir avec.
Un mercredi de janvier, il faisait -7 degrés, il neigeait fort, les rues de Lille étaient vides, j’avais froid dans mon appartement mal chauffé, j’ai vu la lumière de Madeleine encore allumée à minuit, avec la neige qui tombait, je suis descendue. J’ai frappé à sa porte.
“Madeleine, il fait -7 degrés, il est minuit, vous cousez encore?”
Elle a ouvert. Elle avait les yeux rouges, fatigués, avec des cernes.
“Entre, ma petite”, a-t-elle dit, “j’ai presque fini, c’est pour demain matin, 8 heures, les pompes funèbres viennent.”
Sur sa table, il y avait une robe de mariée magnifique. Blanche, avec de la dentelle de Calais, des perles, des manches longues. Une robe de princesse. Pour une morte.
“Madeleine, c’est pour qui cette robe?”
Elle a caressé la dentelle.
“C’est pour Sophie. 28 ans. Elle devait se marier samedi. Samedi prochain. Elle a acheté sa robe à Paris, 3000 euros. Mais elle est morte lundi. Accident de voiture sur l’A1, en allant chercher ses alliances à Lille. Morte sur le coup. 28 ans.
Son fiancé est venu me voir hier. Il pleurait. Il a dit: ‘Madame, Sophie voulait être enterrée en robe de mariée. Mais sa robe de Paris est toute tachée de sang de l’accident. On ne peut pas la laver. Pouvez-vous en faire une autre? Identique? Pour demain? Pour l’enterrement jeudi?’
Je lui ai dit oui. Gratuitement. Comme toujours. Depuis 22 ans.
Tu veux savoir pourquoi je fais ça depuis 22 ans gratuitement tous les mercredis soirs?
En 2002, j’avais une fille. Elle s’appelait Claire. 23 ans. Belle comme un cœur. Elle devait se marier. Avec Thomas. Un garçon bien de Lille. Ils s’aimaient depuis le lycée.
J’avais cousu sa robe de mariée moi-même. Pendant 6 mois. La plus belle robe de mariée de Lille. Avec de la dentelle de Calais, des perles de ma grand-mère, des manches longues, comme celle-ci. Une robe de princesse. Pour ma Claire.
Le mariage devait avoir lieu le samedi 15 juin 2002. Le jeudi 13 juin, deux jours avant, Claire est allée chercher ses fleurs à la Grand-Place. Elle a traversé la rue. Une voiture a grillé un feu rouge. Elle est morte sur le coup. 23 ans. Deux jours avant son mariage. Avec sa robe de mariée qui attendait dans mon atelier.
À l’enterrement, je l’ai enterrée avec sa robe de mariée. La robe que j’avais cousue pendant 6 mois. Elle était magnifique dans son cercueil. Comme une princesse. Comme elle voulait être le samedi.
Après l’enterrement, Thomas, son fiancé, a quitté Lille. Il ne pouvait plus vivre ici.
Et moi, je suis restée avec ma machine à coudre, et avec la douleur. Pendant un an, je n’ai plus cousu de robes de mariée pour les vivantes. Je ne pouvais plus. Je voyais Claire morte dans chaque robe.
Puis un mercredi de janvier 2003, il faisait -5 degrés comme aujourd’hui, il neigeait, une femme est venue frapper à ma porte à 18 heures. Elle pleurait. ‘Madame, ma fille est morte hier, 25 ans, elle devait se marier samedi, pouvez-vous lui coudre une robe de mariée pour l’enterrement demain? Sa robe est tachée de sang.’
J’ai dit oui. Gratuitement. J’ai cousu toute la nuit. De 18h à 6h du matin. Une robe de mariée pour une morte de 25 ans.
Et quand je l’ai finie, j’ai compris. Si je couds des robes de mariée pour des mortes, c’est comme si je cousais encore pour Claire. C’est comme si Claire n’était pas morte deux jours avant son mariage. C’est comme si je lui donnais encore sa robe de princesse.
Depuis, tous les mercredis soirs, de 18h à 2h du matin, je couds des robes de mariée pour des mortes. Gratuitement. Pour des filles de 20 ans, 25 ans, 30 ans, mortes avant leur mariage. Accident, cancer, overdose. 1124 robes en 22 ans.
Chaque robe, je mets une petite perle bleue cachée dans l’ourlet. Une perle bleue. C’est la perle de Claire. Pour que toutes ces filles mortes emportent un peu de Claire avec elles au paradis. Pour qu’elles ne soient pas seules.
Et chaque fois que je couds, je dis dans ma tête: ‘C’est pour toi Claire. Pour que tu sois la plus belle le jour de ton mariage au paradis. Pour que tu ne sois pas morte deux jours avant.’
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La robe de Sophie est finie. Elle est magnifique. Elle sera la plus belle demain à son enterrement. Comme Claire l’était. Comme une princesse.”
Madeleine a plié la robe blanche, l’a mise dans une housse blanche. Elle a fermé sa machine à coudre. Il était 1 heure du matin. -7 degrés dehors. Neige sur Lille.
Je suis remontée dans mon appartement en face, en pleurant, dans la rue des Vieux Murs à Lille, à -7 degrés, en pensant à Claire, 23 ans, morte deux jours avant son mariage le 13 juin 2002, et à Madeleine, sa mère, qui coud depuis 22 ans des robes de mariée pour des mortes, avec une petite perle bleue cachée dans l’ourlet, pour que Claire ne soit pas seule au paradis.
Si vous passez un jour à Lille, rue des Vieux Murs 14, un mercredi soir à 18 heures en janvier, avec -5 degrés et de la neige, regardez la petite lumière allumée jusqu’à 2 heures du matin. C’est Madeleine qui coud une robe de mariée pour une morte. Gratuitement. Depuis 22 ans. Avec une perle bleue cachée.
Et si vous avez une fille de 23 ans qui doit se marier, dites-lui de faire attention en traversant la Grand-Place. Avant le jeudi 13 juin. Avant deux jours avant son mariage.