Mon grand-père a fait du pain tous les jours pendant 40 ans. Même quand personne n’en voulait.

Je m’appelle Manon. J’ai 32 ans. J’habite à Lyon.

Mon grand-père, Papi André, habite à Saint-Flour. Dans le Cantal. C’est la campagne profonde. Il a 87 ans. Il est boulanger. Enfin, il était boulanger. À la retraite depuis 20 ans. Mais il fait encore du pain.

Tous les jours. Depuis 40 ans. Même avant sa retraite.

À 4h du matin, il se lève. Il va dans son fournil. Son vieux fournil en pierre, derrière sa maison. Il pétrit la farine, l’eau, le sel, le levain. Avec ses mains. Ses grosses mains d’agriculteur.

Il fait 2 pains. Tous les jours. Deux grosses miches rondes. Comme avant.

Quand il avait sa boulangerie, à Saint-Flour, il faisait 100 pains par jour. Tout le village venait. Il se levait à 2h du matin. Mamie l’aidait.

Mamie est morte il y a 15 ans. Depuis, Papi André fait 2 pains par jour. Pas 100. 2.

Un pour lui. Un pour qui ?

Personne n’en veut. Ma mère lui dit : “Papa, arrête de faire du pain, on n’en mange pas autant, tu es seul.”

Mes cousins disent : “Papi, on achète du pain à la boulangerie, au supermarché, c’est plus pratique.”

Moi, quand je vais à Saint-Flour, 2 fois par an, je prends son pain. Par politesse. Mais il est dur. Très dur. Parce qu’il fait du pain à l’ancienne. Sans levure chimique. Avec son levain de 40 ans.

Le mois dernier, je suis allée à Saint-Flour. Papi André était à l’hôpital. Une petite chute. Rien de grave. Mais il ne pouvait pas faire son pain pendant 3 jours.

Ma mère m’a dit : “Manon, tu peux aller au fournil voir s’il n’y a pas du pain qui traîne ? Pour aérer ?”

Je suis allée au fournil. Ça sentait la farine, le feu de bois. Il y avait son pétrin en bois. Farineux.

Sur la table, il y avait 2 pains. Durs comme de la pierre. De 3 jours avant.

Et à côté, il y avait une boîte en fer. Une vieille boîte à biscuits LU. Fermée.

J’ai ouvert la boîte.

À l’intérieur, pas de biscuits. Des petits bouts de papier. Des dizaines. Pliés.

J’ai déplié le premier. Écriture de Papi André, tremblée :

“13 mai 2009. Pain du jour. Personne n’est venu. J’ai donné à les poules. Demain je referai 2.”

Un autre : “25 décembre 2010. Noël. J’ai fait 2 pains. Manon devait venir. Elle n’est pas venue. Trop de neige. J’ai mangé 1. L’autre pour les oiseaux.”

“14 juillet 2012. Fête nationale. J’ai fait 2 pains. Un pour moi, un pour Mamie. Comme avant. Même si elle n’est plus là. Le sien, je l’ai mis sur sa tombe.”

“18 mars 2020. Confinement. J’ai fait 2 pains. Personne ne peut sortir. J’ai mis un pain devant la porte de Mme Martin. 84 ans. Elle est seule. Elle l’a pris. Elle a pleuré.”

Et ça continuait. Pendant 15 ans. Chaque jour, un petit papier. Chaque jour, 2 pains. Et ce qu’il en faisait.

“3 janvier 2024. J’ai fait 2 pains. Un pour moi. Un pour l’inconnu qui passera. Je le laisse sur le rebord de la fenêtre du fournil. Si quelqu’un a faim, il le prendra. Comme Mamie faisait pendant la guerre.”

J’ai compris. Papi André ne faisait pas du pain pour nous. Pour qu’on le mange. Il faisait du pain parce que pendant la guerre, en 1943, sa mère, mon arrière-grand-mère, faisait du pain en cachette pour les gens cachés dans la grange. Pour les juifs. Pour les résistants.

Elle faisait 2 pains. Un pour la famille. Un pour les cachés. Tous les jours. Même quand il n’y avait plus de farine. Même quand les Allemands cherchaient.

Mamie m’avait raconté : “Ta arrière-grand-mère disait : Tant qu’on fait du pain, il y a de l’espoir. Le jour où on arrête de faire du pain, c’est que tout est perdu.”

Papi André, pendant 40 ans, il faisait 2 pains. Pour continuer l’espoir de sa mère.

Hier, Papi André est sorti de l’hôpital. Je suis allée avec lui au fournil à 4h du matin. On a fait du pain ensemble. 2 pains.

À 6h, on a mis un pain sur le rebord de la fenêtre. Comme il fait tous les jours.

À 6h15, un monsieur est passé. Un randonneur. Avec un gros sac. Il a vu le pain. Il a hésité. Il l’a pris. Il a levé la tête vers la fenêtre. Il a dit “Merci”.

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Papi André a pleuré. Il a dit : “Tu vois, Manon. Il y a encore quelqu’un qui a faim d’espoir.”

Ce matin, je suis rentrée à Lyon. Dans mon sac, 2 pains. Durs. Faits à 4h du matin par Papi André.

Et une boîte en fer LU. Avec les papiers. Pour que je continue quand il ne sera plus là.

Pendant 40 ans, j’ai cru que mon grand-père faisait du pain pour rien. En fait, il faisait du pain pour que l’espoir ne meure jamais.

Et vous, il y a encore du pain sur le rebord de la fenêtre chez vous ?

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