Ma sœur m’a envoyé une lettre par an pendant 19 ans. Je ne les ai jamais ouvertes. Je les ai ouvertes hier.

Je m’appelle Inès. J’ai 34 ans. J’habite à Montpellier.

J’ai une petite sœur. Léa. Elle a 27 ans. On ne se parle plus depuis 19 ans.

Quand j’avais 15 ans, et elle 8 ans, nos parents ont divorcé. Un divorce horrible. Mon père est parti à Lille avec moi. Ma mère est restée à Perpignan avec Léa.

Le juge a dit : une chez papa, une chez maman. Comme on coupe une pomme en deux.

Au début, Léa m’appelait. Tous les jours. Elle pleurait au téléphone : “Inès, reviens, la maison est vide sans toi.”

Moi, j’avais 15 ans, j’étais en colère. Contre ma mère, contre mon père, contre le juge. Je ne voulais plus parler à personne de Perpignan. Même pas à Léa. Surtout pas à Léa, parce qu’elle me rappelait ma mère.

Mon père a changé de numéro. On a déménagé. Je n’ai plus répondu.

Et Léa a commencé à envoyer des lettres. Une par an. À l’adresse de mon père à Lille. Tous les ans, le 14 juin. Pour mon anniversaire.

La première, en 2006, j’avais 16 ans. Une lettre avec des cœurs dessinés. “Joyeux anniversaire Inès ! Tu me manques. Léa, 9 ans. PS : J’ai perdu ma première dent.”

Je ne l’ai pas ouverte. Je l’ai mise dans un tiroir.

Deuxième année, 2007. “Joyeux anniversaire Inès ! 17 ans ! Moi j’ai 10 ans. J’ai sauté une classe. Comme toi. Maman dit que je te ressemble.”

Tiroir.

2008, 2009, 2010, 2011, 2012, 2013, 2014, 2015…

Chaque année, une lettre. Même écriture qui grandit. Même date, 14 juin. Même timbre de Perpignan.

Je ne les ai jamais ouvertes. J’avais 18 tiroirs remplis de lettres fermées. De 2006 à 2024. 19 lettres.

Je me disais : “Elle va arrêter. Elle va se fatiguer.”

Elle n’a jamais arrêté.

L’année dernière, en juin 2024, j’ai eu 34 ans. Une lettre est arrivée à Lille. Chez mon père. Il me l’a fait suivre à Montpellier, où j’habite maintenant.

J’ai mis la lettre dans le tiroir avec les 18 autres. Sans l’ouvrir. J’allais à un mariage, j’étais pressée.

Hier, je rangeais mon appartement. J’ai ouvert le tiroir. 19 lettres. Toutes fermées. Jaunies pour les plus vieilles. Avec des timbres de La Poste qui ont changé de couleur.

Je ne sais pas pourquoi, j’ai ouvert la dernière. Celle de 2024. 19ème lettre.

Écriture d’adulte. 26 ans.

“Joyeux anniversaire Inès,

Tu as 34 ans. J’ai 26 ans. C’est la 19ème lettre que je t’envoie. Et la dernière.

Je vais me marier. Le 14 septembre. Avec Antoine. Il est gentil. Il est prof de maths.

Je t’ai invitée. 19 fois. Tu n’es jamais venue. Je ne t’en veux pas. Maman m’a expliqué que tu avais mal. Que c’était trop dur de penser à nous.

Moi aussi j’ai eu mal. Pendant 19 ans, j’ai attendu le 14 juin pour t’écrire. C’était mon jour préféré. J’achetais une carte, un timbre. J’écrivais ‘Joyeux anniversaire Inès’. Comme si tu étais là.

Cette année, c’est la dernière. Pas parce que je suis fâchée. Parce que je vais me marier. Et je veux commencer une nouvelle famille sans être triste d’une ancienne.

Si tu ouvres un jour toutes mes lettres, tu verras que je t’ai raconté ma vie. Ma première dent, mon bac, mon premier copain, la mort de Mamie Louise, mon diplôme. Tout. Comme si tu étais à côté de moi.

Si tu ne les ouvres pas, ce n’est pas grave. Je les ai écrites quand même. Ça m’a fait du bien de te parler, même sans réponse.

Je t’aime quand même. Même si tu ne me connais plus. Je suis ta petite sœur de 8 ans qui t’attend dans la chambre rose à Perpignan.

Léa

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PS : Mon adresse : 14 rue des Oliviers, Perpignan. Au cas où. Mais tu n’es pas obligée.”

J’ai pleuré pendant 2 heures assise par terre devant le tiroir.

Après, j’ai ouvert les 18 autres. Toutes. Une par une. De 2006 à 2023.

2006 : “J’ai perdu ma dent.”
2009 : “J’ai eu mon brevet, mention bien.”
2012 : “Papa ne répond plus au téléphone. Tu lui diras que je l’aime ?”
2015 : “J’ai eu mon bac. Je pensais à toi. Tu as eu ton bac à 17 ans. Moi à 18. Je suis moins forte que toi.”
2018 : “Maman est malade. Pas grave. Mais j’ai peur.”
2020 : “Confinement. Je suis seule avec maman à Perpignan. Je pense à toi à Lille. On est encore séparées par un virus, comme par un divorce.”
2023 : “Je vais me marier. J’aimerais que tu sois là.”

19 ans de vie de ma petite sœur. Dans un tiroir. Fermé.

Ce matin, à 5h, j’ai pris ma voiture. Montpellier-Perpignan. 1h30.

Je suis arrivée à 14 rue des Oliviers à 7h du matin. Une petite maison rose.

J’ai frappé. Une femme de 27 ans a ouvert. En pyjama. C’était Léa. Plus grande que moi. Cheveux courts. Comme moi à 15 ans.

Elle m’a regardée. Elle a dit : “Inès ?”

J’avais dans les mains les 19 lettres. Ouvertes. Froissées par mes larmes.

J’ai dit : “Joyeux anniversaire en retard. De 19 ans.”

Elle a pleuré. Moi aussi. Dans la rue des Oliviers. À 7h du matin.

On est restées 3 heures devant la porte. À lire les lettres ensemble. Qu’elle avait écrites seule pendant 19 ans.

Pendant 19 ans, j’ai cru que ma sœur m’envoyait des lettres pour m’embêter. En fait, elle m’envoyait sa vie pour que je ne la rate pas.

Et vous, il y a une lettre fermée dans votre tiroir ?

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