La Réparatrice de parapluies

À Tokyo, il pleut 120 jours par an. Tout le monde a un parapluie transparent, en plastique, qu’on achète au konbini pour 500 yens. Quand il se casse, on le jette. Il y a des poubelles spéciales pour les parapluies cassés dans chaque station de métro. Des milliers par jour.

Dans une toute petite ruelle de l’arrondissement de Yanaka, le vieux quartier de Tokyo qui a survécu aux bombardements de 1945, il y avait un tout petit atelier de 4 mètres carrés. Pas d’enseigne. Juste une petite porte en bois coulissante. À l’intérieur, une vieille dame de 84 ans, Haru-san. Haru-san était la dernière réparatrice de parapluies du Japon.

Pendant 60 ans, elle avait réparé des parapluies. Des parapluies en papier washi, des parapluies en soie, des parapluies de geisha, des parapluies de samouraï. Son père lui avait appris. Maintenant, plus personne ne venait. Parce que pourquoi réparer un parapluie à 3000 yens quand on peut en acheter un neuf à 500 yens au 7-Eleven ?

Haru-san venait quand même tous les jours, de 9h à 17h. Elle ouvrait son atelier, elle faisait du thé, elle attendait. Elle réparait ses propres parapluies, juste pour que ses mains n’oublient pas.

Un jour de juin, pendant la saison des pluies, la tsuyu, il pleuvait très fort. Une jeune fille est entrée en courant dans l’atelier, sans faire exprès. Elle pensait que c’était un café.

Elle s’appelait Yuki. 24 ans. Elle travaillait dans une grande entreprise à Shinjuku. Elle était ce qu’on appelle au Japon une “OL”, office lady. Elle faisait des photocopies, elle servait du thé aux hommes, elle travaillait 12 heures par jour. Elle était en burn-out total. Ce jour-là, elle avait craqué. Elle était sortie sous la pluie sans parapluie, elle avait quitté son bureau en plein milieu de la journée, elle pleurait, et elle s’était réfugiée dans la première porte ouverte qu’elle avait trouvée. L’atelier de Haru-san.

Haru-san l’a regardée, toute mouillée, qui pleurait. Elle ne lui a pas demandé ce qui n’allait pas. Elle lui a juste donné une serviette, une tasse de thé chaud, et elle lui a dit en japonais : “Tu es mouillée, assieds-toi.”

Yuki est restée 2 heures, à regarder Haru-san réparer un vieux parapluie rouge. Avec une patience incroyable. Chaque baleine, chaque couture, chaque petit fil. Haru-san ne se pressait jamais.

Yuki a dit : “Pourquoi vous réparez ? Personne ne veut plus. Tout le monde jette.”

Haru-san a répondu : “Parce qu’un parapluie, ce n’est pas juste pour ne pas être mouillé. Quand mon père réparait un parapluie pour un client, ce client revenait 10 ans après avec le même parapluie. Et il disait : ‘Ce parapluie a vu mon mariage, la naissance de mon fils, l’enterrement de mon père. Merci de l’avoir gardé en vie.’ Maintenant, les parapluies ne voient plus rien. Ils vivent un jour et on les jette. Comme les gens dans les grandes entreprises de Shinjuku.”

Yuki a commencé à pleurer encore plus fort. Parce que Haru-san avait dit exactement ce qu’elle ressentait. Elle se sentait comme un parapluie jetable de konbini.

Elle est revenue le lendemain. Et le jour d’après. Elle venait après son travail, à 19h, alors que l’atelier était fermé, mais Haru-san l’attendait avec la porte entre-ouverte.

Haru-san lui a dit : “Tu veux apprendre ?”

Yuki a dit : “Je ne sais rien faire de mes mains. Je sais juste faire des photocopies.”

Haru-san a dit : “Justement. Tes mains ont besoin de faire quelque chose qui reste.”

Yuki a commencé à apprendre à réparer des parapluies. Au début, elle cassait tout. Ses mains tremblaient. Elle qui passait sa journée sur un ordinateur, elle ne savait pas tenir une aiguille.

Mais petit à petit, elle a appris. La patience. Comment on démonte une baleine sans la casser. Comment on recoud une toile en soie de 50 ans sans faire de trou.

Au bout de 3 mois, elle arrivait le matin à 6h avant son travail à Shinjuku pour apprendre une heure. Et le soir jusqu’à 22h.

Ses collègues à Shinjuku trouvaient ça bizarre. “Tu vas voir une vieille dame qui répare des parapluies ? Tu perds ton temps.”

Mais Yuki, pour la première fois depuis 2 ans, ne se sentait plus vide. Quand elle réparait un parapluie, à la fin de la journée, il y avait quelque chose de concret. Un parapluie qui ne s’ouvrait plus le matin et qui s’ouvrait le soir. C’était la première fois que son travail servait à quelque chose qu’on pouvait toucher.

Un jour, Haru-san est tombée malade. 84 ans, une pneumonie. Elle a dû aller à l’hôpital pendant 2 semaines.

Yuki a ouvert l’atelier à sa place. Elle a mis une petite pancarte écrite à la main à l’extérieur : “Réparation de parapluies – 1000 yens”. Elle pensait que personne ne viendrait.

Le premier jour, 3 personnes sont venues.
Le deuxième jour, 10 personnes.
Le troisième jour, 25 personnes.

Pas pour le prix. Parce que Yuki avait mis une photo sur Instagram. Une photo de l’atelier minuscule, avec Haru-san qui réparait, et elle avait écrit : “Ici, on ne jette pas. On répare. Votre parapluie a une histoire, on peut la continuer.”

Les jeunes de Tokyo, qui en avaient marre de tout jeter, qui en avaient marre d’être eux-mêmes jetables, sont venus. Avec leurs parapluies cassés du konbini, mais aussi avec des parapluies de leurs grands-parents qu’ils avaient gardés.

Une journaliste du Japan Times est venue. Elle a fait un article : “La jeune OL qui a quitté Shinjuku pour devenir réparatrice de parapluies à Yanaka.”

L’article est devenu viral au Japon.

Haru-san est sortie de l’hôpital. Quand elle a vu la queue devant son atelier, elle a cru qu’elle rêvait.

Yuki lui a dit : “Haru-san, je veux démissionner de Shinjuku. Je veux reprendre votre atelier. Si vous voulez bien.”

Haru-san a dit : “Mon atelier n’a jamais été à moi. Il était à mon père. Maintenant il est à toi. Moi, je vais juste m’asseoir à côté et te dire quand tu fais mal la couture.”

Aujourd’hui, l’atelier de Yanaka s’appelle “Haru & Yuki – Parapluies qui vivent longtemps”. Yuki a 26 ans. Elle ne travaille plus à Shinjuku. Elle gagne 3 fois moins d’argent qu’avant. Mais elle dit qu’elle dort pour la première fois depuis 5 ans.

Et Haru-san, à 86 ans, vient toujours tous les jours, de 10h à 15h. Elle ne répare plus beaucoup, ses yeux sont fatigués. Mais elle fait le thé, elle accueille les clients, et elle dit à chaque parapluie qui arrive : “Ah, toi, tu as vu beaucoup de pluie. On va te soigner.”

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Et les gens de Tokyo, qui courent partout sous la pluie avec leurs parapluies transparents jetables, s’arrêtent parfois devant cette petite porte en bois coulissante, ils entrent, et ils restent une heure à regarder deux femmes, une de 86 ans et une de 26 ans, réparer lentement un objet que tout le monde jette.

Et ils ressortent sous la pluie, avec leur parapluie réparé, et ils marchent un peu moins vite.

Parce qu’ils ont compris que parfois, il ne faut pas acheter un nouveau parapluie pour ne plus être mouillé.
Parfois, il faut juste réparer l’ancien, et prendre le temps de regarder la pluie tomber dessus, au lieu de courir pour l’éviter.

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