Ma tante a souligné la même page d’un livre pendant 30 ans. Hier j’ai enfin lu ce qui était souligné.
Je m’appelle Sarah. J’ai 31 ans. J’habite à Nantes.
Ma tante s’appelle Tante Isabelle. Elle a 68 ans. Elle habite à Angers. Dans le Maine-et-Loire.
Tante Isabelle n’a jamais eu d’enfants. Elle n’a jamais été mariée. Elle est prof de français à la retraite. Depuis 40 ans, elle fait la même chose.
Elle lit. Un livre. Toujours le même. “Le Petit Prince” de Saint-Exupéry.
Elle a une bibliothèque de 2000 livres. Tous les classiques. Balzac, Hugo, Camus. Mais elle ne relit qu’un seul livre : Le Petit Prince.
Et pas tout le livre. Juste une page. La page 68.
Sur la page 68, il y a 3 phrases soulignées au stylo rouge. Depuis 30 ans. Soulignées, resoulignées, le rouge est devenu marron tellement elle est repassée dessus.
Moi, quand j’étais ado, je trouvais ça bizarre. Je disais : “Tante Isabelle, pourquoi tu lis toujours la même page ? Il y a 2000 autres livres dans ta bibliothèque.”
Elle disait : “Parce que je n’ai pas encore compris.”
Quand j’avais 15 ans, j’ai voulu lire la page 68. Elle a fermé le livre. Elle a dit : “Pas maintenant. Quand tu seras prête.”
Tante Isabelle a vécu une grande histoire d’amour à 25 ans. Avec un homme qui s’appelait Pierre. Il était pilote. Comme Saint-Exupéry. Il est mort dans un accident d’avion en 1982. Un an après leur rencontre.
Elle n’a jamais aimé personne d’autre. Elle est restée seule. Avec ses livres.
Il y a 3 mois, Tante Isabelle est tombée. Fracture du col du fémur. Opération. Elle est à l’hôpital à Angers. Elle va rester 2 mois sans pouvoir rentrer chez elle.
Ma mère m’a dit : “Sarah, tu peux aller chez Isabelle arroser ses plantes ? Et prendre son courrier ?”
Je suis allée à Angers. Dans son petit appartement. Plein de livres. Partout. Jusqu’au plafond.
Sur sa table de chevet, il y avait “Le Petit Prince”. Ouvert à la page 68. Avec ses lunettes posées dessus. Comme si elle venait de le lire avant de tomber.
J’ai hésité. Pendant 10 minutes. Et j’ai lu la page 68.
Il y avait 3 phrases soulignées en rouge, presque effacées à force d’être repassées :
“C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.”
“On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.”
“Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé.”
En dessous, en tout petit, écrit au crayon à papier, de la main de Tante Isabelle, il y avait une date et une phrase :
“14 août 1982 – Pierre, je n’ai pas su te garder. Mais j’ai gardé le temps que j’ai perdu pour toi. Et tu es resté important.”
J’ai compris. Tante Isabelle ne lisait pas Le Petit Prince. Elle parlait à Pierre. Depuis 30 ans. Tous les jours, elle relisait les 3 phrases pour lui dire : “Le temps que j’ai perdu pour toi, c’est ce temps qui te rend important. Je te vois avec mon cœur. Et je suis responsable de toi pour toujours, même si tu es mort.”
Sur la page d’après, il y avait une photo glissée. Une petite photo en noir et blanc. Tante Isabelle à 25 ans, en robe d’été, dans les bras d’un homme en uniforme de pilote. Pierre. Au dos : “Angers, 14 juillet 1981. Avec Pierre, avant qu’il ne s’envole.”
Hier, je suis allée à l’hôpital à Angers voir Tante Isabelle. J’ai pris Le Petit Prince. J’ai ouvert à la page 68.
Je lui ai lu à voix haute les 3 phrases soulignées en rouge.
Elle a pleuré. Elle a dit : “Tu as enfin compris.”
J’ai dit : “Oui. C’est le temps que tu as perdu pour Pierre qui fait que Pierre est si important.”
Elle a dit : “Non. C’est le temps que j’ai perdu pour toi aussi, Sarah. 30 ans à souligner une page pour que tu viennes la lire un jour. Pour que tu comprennes qu’aimer quelqu’un qui n’est plus là, c’est quand même aimer. Et que ça, c’est invisible pour les yeux. Mais pas pour le cœur.”
Ce matin, je suis rentrée à Nantes avec Le Petit Prince. Tante Isabelle me l’a prêté. Pour la première fois en 30 ans.
Sur la page 68, j’ai souligné une 4ème phrase en bleu, en dessous des 3 rouges :
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“Et je reviendrai te voir tous les jours à la même heure pour que tu m’apprivoises à nouveau, Tante Isabelle.”
Pendant 30 ans, j’ai cru que ma tante lisait le même livre par ennui. En fait, elle faisait vivre un amour que personne ne voyait, sauf avec son cœur.
Et vous, quelle page vous relisez depuis des années sans comprendre ?