Mon père a lavé sa vieille voiture tous les dimanches pendant 18 ans. Même quand il ne roulait plus.
Je m’appelle Julien. J’ai 36 ans. J’habite à Toulouse.
Mon père s’appelle Michel. Il a 71 ans. Il habite à Montauban. Dans le Tarn-et-Garonne.
Mon père a une voiture. Une Peugeot 205 GTI. Rouge. De 1988. Il l’a achetée neuve en 1988, l’année de ma naissance. Il disait : “Deux naissances la même année, toi et la 205.”
Pendant 18 ans, de 1988 à 2006, tous les dimanches matin, à 9h, mon père lavait sa 205. Peu importe la météo. Peu importe s’il avait la gueule de bois, s’il était malade, s’il neigeait.
Il sortait le seau, l’éponge, le produit. Il lavait la voiture pendant 1 heure. À la main. Il faisait briller les jantes, les chromes, les vitres. Il passait l’aspirateur dedans. Il mettait un petit sapin qui sent bon.
Moi, ado, je trouvais ça ridicule. Je disais : “Papa, c’est juste une voiture. Tu perds ton temps.”
Il disait : “Tu comprendras plus tard.”
En 2006, j’ai eu mon permis. Mon père m’a donné la 205. Il a dit : “Elle est à toi. Prends-en soin.”
J’ai pris la 205. Je suis parti à Toulouse pour mes études. J’ai fait 50 000 km avec. Je ne l’ai jamais lavée. Une fois, tous les 3 mois, au rouleau automatique. Vite fait.
En 2008, la 205 est tombée en panne. Joint de culasse. 2000 euros de réparation. J’avais 20 ans, pas d’argent. Je l’ai laissée dans un parking à Toulouse. Je l’ai abandonnée. J’ai acheté une Clio d’occasion.
Mon père a su que j’avais abandonné la 205. Il n’a rien dit. Il est venu à Toulouse avec un plateau. Il a récupéré la 205. Il l’a ramenée à Montauban. Dans son garage.
Il a dit : “Elle va rester là.”
Pendant 16 ans, de 2008 à 2024, la 205 est restée dans le garage de mon père. Elle ne roulait plus. Panne. Poussiéreuse.
Mais tous les dimanches matin, à 9h, mon père lavait sa 205. Dans le garage. Même si elle ne roulait plus. Même si elle était en panne. Même si elle était recouverte d’une bâche.
Il enlevait la bâche. Il sortait le seau, l’éponge. Il lavait la voiture pendant 1 heure. À la main. Il faisait briller les jantes. Il passait l’aspirateur dedans. Il mettait un petit sapin qui sent bon. Neuf. Chaque dimanche.
Ma mère disait : “Michel, tu es fou, elle ne roule plus, cette voiture.”
Mon père disait : “Elle roule encore. Dans ma tête.”
Il y a 2 mois, mon père a eu un problème au cœur. Petit. Mais il a eu peur. Il m’a appelé. Il a dit : “Julien, viens chercher la 205. C’est le moment.”
Je suis allé à Montauban le week-end dernier. La 205 était dans le garage. Sous sa bâche. Propre. Brillante. Comme neuve. Parce que mon père l’avait lavée tous les dimanches pendant 16 ans sans qu’elle roule.
J’ai enlevé la bâche. Sur le tableau de bord, il y avait un carnet. Un petit carnet à spirale. Écrit à la main.
J’ai ouvert. C’était l’historique de chaque lavage.
“Dimanche 12 mars 2006. Lavage 937. Julien est parti à Toulouse avec la 205. J’ai lavé son ancienne place dans le garage. Ça fait vide.”
“Dimanche 8 juin 2008. Lavage 1042. Julien a abandonné la 205 à Toulouse. Je l’ai récupérée. Elle est triste. Je l’ai lavée. Elle brille à nouveau. Comme Julien quand il était petit après le bain.”
“Dimanche 25 décembre 2011. Lavage 1221. Noël. Julien n’est pas venu. Il travaille. J’ai lavé la 205 et j’ai mis 2 sapins. Un pour moi, un pour lui. Comme quand il était petit et qu’il m’aidait avec sa petite éponge.”
“Dimanche 14 juillet 2019. Lavage 1612. Aujourd’hui, ça fait 31 ans que j’ai acheté la 205. Et 31 ans que Julien est né. Deux naissances la même année. J’ai lavé la 205 et j’ai pensé à Julien bébé dans son siège auto à l’arrière. Il dormait. Il sentait le lait.”
Et la dernière page, écrite la semaine dernière, après son problème de cœur :
“Dimanche 5 octobre 2024. Lavage 1887. Dernier lavage. Je ne peux plus. Mon cœur fatigue. J’ai lavé la 205 pour la dernière fois. Je l’ai lavée pour Julien. Pour qu’il la retrouve propre. Comme je l’ai toujours gardée propre pour lui. Parce que cette voiture, ce n’est pas une voiture. C’est le temps que j’ai passé avec mon fils. Chaque dimanche à la laver, c’était une heure avec lui. Même quand il n’était pas là. Surtout quand il n’était pas là. Je donne la 205 à Julien. Qu’il la répare. Ou pas. Mais qu’il se souvienne que son vieux père l’a lavée 1887 fois. 1887 heures à penser à lui.”
Dans la boîte à gants, il y avait 3 éponges. Une grande, une moyenne, et une toute petite. La mienne. De quand j’avais 4 ans. Quand j’aidais papa à laver la 205 le dimanche.
Hier, j’ai ramené la 205 à Toulouse sur un plateau. Elle est chez un garagiste spécialiste 205 GTI. Il m’a dit : “Elle est superbe. Elle n’a pas rouillé. Parce qu’elle a été lavée et protégée pendant 16 ans. On va la refaire. Joint de culasse, 2000 euros.”
J’ai dit : “Refaites-la. Peu importe le prix.”
Pendant 18 ans, j’ai cru que mon père lavait une voiture. En fait, il lavait le temps qu’il passait avec moi.
Et vous, il y a une petite éponge qui vous attend dans une boîte à gants ?
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