Ma mère a mis le même parfum pendant 34 ans. Je l’ai senti hier dans le métro et j’ai suivi une inconnue.

Je m’appelle Lucie. J’ai 38 ans. J’habite à Paris. Dans le 11ème.

Ma mère s’appelle Françoise. Elle a 72 ans. Elle habite à Tours. Elle met le même parfum depuis que je suis née. Enfin, depuis 34 ans.

C’est “L’Air du Temps” de Nina Ricci. Le flacon avec la colombe. Vous connaissez ? C’est un vieux parfum. Un parfum de mamie, disaient mes copines au collège.

Moi, quand j’étais ado, je détestais ce parfum. Je disais à ma mère : “Maman, tu pues, change de parfum, c’est pour les vieilles.”

Elle rigolait. Elle disait : “Quand tu seras loin, tu seras contente de sentir ce parfum de vieille.”

Elle en mettait tous les jours. Un petit pschitt derrière chaque oreille. Le matin. Avant de partir travailler. Elle était infirmière.

Quand je suis partie à Paris pour mes études, à 18 ans, j’ai fait 200 km. Je ne rentrais qu’une fois par mois à Tours.

Et à chaque fois que je rentrais, à peine j’ouvrais la porte de la maison, je sentais “L’Air du Temps”. Et je savais : je suis chez maman.

Il y a 5 ans, ma mère a arrêté de mettre du parfum. Du jour au lendemain.

Je suis rentrée à Tours pour Noël. J’ai ouvert la porte. Ça ne sentait plus. Ça sentait juste la maison. Le propre.

J’ai dit : “Maman, tu ne mets plus ton parfum ?”

Elle a dit : “Non. Ça ne sert à rien. Ton père ne sent plus rien depuis son opération. Et toi, tu ne viens plus beaucoup.”

J’ai eu mal. Mais je n’ai rien dit.

Il y a 2 ans, mon père est mort. Cancer. Rapide.

Ma mère est restée seule à Tours. Dans la grande maison.

Elle ne met toujours pas de parfum. Elle dit : “Pour qui ?”

Hier, j’étais dans le métro à Paris. Ligne 3. Entre République et Arts et Métiers. Il y avait beaucoup de monde. On était serrés.

Et j’ai senti. Très fort. “L’Air du Temps”. Le parfum de ma mère. Le même. Le vieux parfum de mamie avec la colombe.

J’ai regardé autour de moi. Il y avait une femme. De dos. 70 ans peut-être. Cheveux blancs courts. Petit manteau gris. Elle descendait à Arts et Métiers.

Je ne sais pas pourquoi, je l’ai suivie. Je suis descendue du métro. J’ai suivi la dame. Dans la rue. Elle marchait vite pour son âge.

Elle s’est arrêtée devant une boulangerie. Elle a acheté une baguette.

Et elle s’est retournée. Ce n’était pas ma mère. C’était une inconnue. Une vieille dame de Paris qui mettait le même parfum que ma mère depuis 34 ans.

Elle m’a dit : “Je peux vous aider ? Vous me suivez ?”

J’ai eu honte. J’ai dit : “Non, pardon, votre parfum… il me rappelle ma mère.”

La dame a souri. Elle a dit : “L’Air du Temps ? C’est mon mari qui me l’a offert en 1972. Pour notre mariage. Il est mort l’année dernière. Je le mets encore. Pour lui. Et pour mes enfants. Pour qu’ils me retrouvent si je me perds dans Paris.”

On a parlé 5 minutes devant la boulangerie. Elle s’appelle aussi Françoise. Elle a 3 enfants. Qui ne viennent plus beaucoup. Comme moi.

En rentrant chez moi, dans le 11ème, je suis passée chez Nocibé.

J’ai acheté “L’Air du Temps”. Le même flacon avec la colombe. 45 euros. Le même que ma mère mettait pendant 34 ans.

Ce matin, j’ai pris le train. Paris-Tours. 1h15.

J’ai ouvert la porte de la maison de ma mère sans prévenir. Elle était dans sa cuisine. En train de faire la vaisselle.

Elle s’est retournée. Elle a senti. Elle a dit : “Lucie ?”

J’avais mis 3 pschitt. Derrière chaque oreille. Et sur mon cou.

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Elle a dit : “Tu mets mon parfum ?”

J’ai dit : “Non, maman. Je mets notre parfum.”

On a pleuré toutes les deux dans la cuisine. Avec l’odeur de “L’Air du Temps” qui remplissait enfin la maison après 5 ans.

Elle m’a dit : “Je vais le remettre. Tous les jours. Au cas où tu reviendrais.”

Pendant 34 ans, j’ai cru que ma mère mettait un parfum de vieille. En fait, elle mettait une adresse pour que je retrouve la maison.

Et vous, vous vous souvenez du parfum de votre mère ?

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