LE COIFFEUR DE MARSEILLE QUI COUPE LES CHEVEUX GRATUITEMENT TOUS LES MARDIS DEPUIS 18 ANS

Marseille en juillet est une fournaise blanche. Le soleil tape sur le Vieux-Port, sur les bateaux, sur la Canebière, sur les immeubles blancs du Panier, sur la mer qui est bleue comme du plastique. Il fait 35 degrés à l’ombre, 45 au soleil, le mistral souffle fort et apporte la poussière du Sahara.

Mais dans le quartier du Panier, le plus vieux quartier de Marseille, il y a une petite rue qui est à l’ombre. Rue du Petit Puits. Une rue étroite, avec des maisons hautes et des volets bleus. Au numéro 7, il y a un petit salon de coiffure. Très petit. Deux chaises, un miroir, des ciseaux, des photos de coupes de cheveux des années 80 collées au mur.

Le coiffeur s’appelle Joseph. Il a 72 ans. Il est petit, chauve, avec une moustache blanche, des lunettes rondes, et un tablier bleu. Il coupe les cheveux depuis 50 ans. Dans le même salon, rue du Petit Puits, numéro 7, depuis 1974.

Mais depuis 18 ans, tous les mardis, Joseph fait quelque chose d’étrange. Il ferme son salon à 18 heures, comme d’habitude. Mais à 19 heures, il le rouvre. Il allume la lumière. Et il coupe les cheveux gratuitement. Toute la nuit. Jusqu’à 6 heures du matin le mercredi.

Gratuitement. Pour les SDF. Pour les clochards. Pour les gens qui n’ont pas d’argent. Pour les gens qui puent. Pour les gens que personne ne veut coiffer.

Il coupe les cheveux gratuitement tous les mardis soirs depuis 18 ans. Tous les mardis. Sans exception. Même quand il est malade. Même quand il y a eu le Covid. Même quand sa femme est morte en 2015. Tous les mardis. 936 mardis. 936 nuits blanches à couper les cheveux gratuitement.

Moi, j’habite au-dessus de son salon, rue du Petit Puits, depuis 4 ans. Je l’entends tous les mardis soirs, les ciseaux qui font clic-clic jusqu’à 6 heures du matin. Je vois les SDF faire la queue devant son salon à partir de 18h30. 10, 20, 30 personnes. Ils attendent. Ils ont honte. Ils se cachent.

Un mardi de juillet, il faisait 38 degrés, même à 22 heures, je ne pouvais pas dormir à cause de la chaleur et des ciseaux de Joseph qui faisaient clic-clic, je suis descendu. J’ai vu Joseph. Il était en train de couper les cheveux d’un vieux monsieur SDF qui pleurait. Le vieux monsieur avait des cheveux très longs, sales, pleins de poux. Joseph coupait avec des gants, avec patience, comme si c’était un prince.

J’ai attendu que le vieux monsieur parte. Il a dit “Merci Joseph” avec une voix qui tremblait.

J’ai dit à Joseph: “Joseph, pourquoi vous faites ça? Tous les mardis depuis 18 ans? Gratuitement? Toute la nuit? Vous êtes fou? Vous avez 72 ans, vous devriez dormir.”

Joseph a fermé les ciseaux. Il a enlevé son tablier bleu. Il a pris une photo dans son tiroir. Une photo d’un jeune garçon. 17 ans. Beau. Cheveux noirs bouclés.

“C’est mon fils”, a-t-il dit. “Il s’appelle David. Il aurait 35 ans aujourd’hui. Il est mort il y a 18 ans. Un mardi.

En 2006, David avait 17 ans. Il était beau, intelligent, il voulait être coiffeur comme moi. Il travaillait avec moi ici, dans ce salon, rue du Petit Puits. Il apprenait à couper. Il avait des mains d’or. Les clients l’adoraient.

Mais David avait aussi un secret. Il prenait de la drogue. De l’héroïne. Depuis un an. Je ne le savais pas. Sa mère ne le savait pas. Personne ne le savait. Il se cachait.

Un mardi de juillet 2006, comme aujourd’hui, il faisait très chaud, 38 degrés, David est parti après le travail. Il a dit: ‘Papa, je vais voir des amis au Vieux-Port.’ Il n’est jamais revenu.

On l’a retrouvé le mercredi matin, à 6 heures, mort d’une overdose, dans une ruelle du Panier, à 50 mètres de notre salon. Mort. 17 ans. Avec une seringue dans le bras. Sale. Les cheveux longs, sales. Comme un SDF.

À la morgue, on n’a pas voulu me laisser le coiffer. On a dit: ‘C’est un drogué, pas besoin de coiffure.’ J’ai dû me battre pour le coiffer une dernière fois. Je l’ai coiffé. Une dernière fois. Avec ses beaux cheveux noirs bouclés. Je lui ai fait une belle coupe. Pour qu’il soit beau pour le paradis.

Après l’enterrement, je n’ai plus pu couper les cheveux des gens riches. Des gens beaux, parfumés, qui payent 20 euros pour une coupe. Je ne pouvais plus. Je voyais David mort dans chaque jeune.

Alors j’ai décidé. Tous les mardis soirs, le jour où David est mort, de 19h à 6h du matin, je coupe les cheveux gratuitement pour les gens que personne ne veut coiffer. Les SDF, les drogués, les clochards. Parce que David est mort comme un SDF, sale, cheveux longs. Et personne n’a voulu le coiffer à la morgue.

Si je coiffe ces gens gratuitement, c’est comme si je coiffais David chaque mardi. C’est comme si David n’était pas mort comme un chien dans une ruelle du Panier à 6 heures du matin.

18 ans. 936 mardis. 936 nuits. J’ai coupé les cheveux de 8000 SDF. 8000 David.

Et chaque fois que je coupe, je dis dans ma tête: ‘C’est pour toi, David. Pour que tu sois beau pour le paradis. Pour que tu ne sois pas mort comme un chien.’

La photo de David est toujours là, dans mon tiroir. 17 ans. Beaux cheveux noirs bouclés. Il voulait être coiffeur comme moi.

Maintenant, il l’est. Chaque mardi soir.”

Joseph a remis son tablier bleu. Un autre SDF est entré. Un jeune de 20 ans, drogué, cheveux longs sales. Joseph a dit: “Assieds-toi mon garçon. On va te faire beau.”

J’ai pleuré dans la petite rue du Petit Puits à Marseille, à 23 heures, à 38 degrés, en entendant les ciseaux de Joseph qui faisaient clic-clic pour David, 17 ans, mort d’une overdose un mardi de juillet 2006 à 50 mètres du salon de son père.

Si vous passez un jour à Marseille, dans le Panier, rue du Petit Puits numéro 7, un mardi soir à 19 heures, entrez. Vous verrez un petit vieux chauve avec une moustache blanche et un tablier bleu qui coupe les cheveux gratuitement jusqu’à 6 heures du matin. Ne payez pas. Il ne veut pas d’argent. Il veut juste coiffer David. Son fils de 17 ans mort comme un SDF.

Et si vous avez un fils de 17 ans qui a des beaux cheveux noirs bouclés, dites-lui que vous l’aimez. Avant qu’il ne soit trop tard. Avant un mardi de juillet à 38 degrés.

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