LA FEMME DE LA GARE DE TOULOUSE-MATABIAU QUI ATTEND UN TRAIN QUI N’ARRIVERA JAMAIS DEPUIS 20 ANS
Toulouse en août est une fournaise. Il fait 38 degrés, le ciel est blanc, le soleil tape sur les briques roses de la ville rose, la Garonne est basse, les platanes du Canal du Midi perdent leurs feuilles à cause de la chaleur.
Mais la gare de Toulouse-Matabiau est fraîche. Grande, vieille, avec une grande horloge au-dessus du quai numéro 1. Une horloge qui marche encore, qui fait tic-tac très fort.
Dans cette gare, tous les jours, à 18h42, il y a une femme. Elle a 67 ans. Elle s’appelle Simone. Petite, cheveux gris attachés en chignon, robe à fleurs bleues, petit sac à main noir, et une valise. Une vieille valise marron, en cuir, avec des étiquettes de voyage. La même valise depuis 20 ans.
Elle vient à 18h30. Elle s’assoit sur le banc du quai numéro 1, juste sous la grande horloge. Elle pose sa valise à côté d’elle. Elle regarde l’horloge. Et elle attend le train de 18h42. Le train qui vient de Paris.
Le train de 18h42 arrive toujours. À 18h42 précises. C’est un TGV. Il s’arrête, les portes s’ouvrent, des gens descendent, d’autres montent. Puis il repart à 18h45.
Simone ne monte jamais. Elle ne descend jamais. Elle attend que tout le monde descende. Elle regarde chaque personne qui descend. Une par une. Avec espoir. Puis avec déception. Quand le train repart, elle reste encore 10 minutes assise. Elle regarde l’horloge. Puis elle prend sa valise et elle rentre chez elle. Rue du Taur, à 10 minutes à pied de la gare.
Elle fait ça tous les jours depuis 20 ans. Tous les jours à 18h42. Même le dimanche. Même à Noël. Même quand elle est malade. Même quand il a neigé à Toulouse en 2012. Tous les jours. 7300 jours. 7300 fois le train de 18h42.
Je travaille à la gare de Toulouse-Matabiau. Je suis chef de quai. Je vois Simone tous les jours depuis 10 ans que je travaille ici. Au début, je croyais que c’était une voyageuse. Puis j’ai compris. Tout le monde à la gare connaît Simone. Les contrôleurs, les vendeurs de billets, les nettoyeurs. Tout le monde la connaît, mais personne n’ose lui parler.
Un jour d’août, il faisait 40 degrés, canicule, le train de 18h42 avait 2 heures de retard à cause de la chaleur, les rails se dilataient, Simone était là, à 18h30, sous la grande horloge, avec sa valise marron, en train d’attendre, en plein soleil, à 40 degrés. J’ai eu pitié. Je suis allé la voir avec une bouteille d’eau fraîche.
“Bonjour Madame Simone”, j’ai dit, “il fait très chaud aujourd’hui. Le train de Paris a 2 heures de retard. Il arrivera à 20h42. Vous voulez attendre à l’intérieur? Au frais?”
Elle m’a regardé. Elle avait des yeux marron très fatigués, qui avaient beaucoup pleuré.
“Merci mon garçon”, a-t-elle dit, “mais je dois attendre ici. Sous l’horloge. Comme toujours. Mon fils arrive par le train de 18h42.”
“Votre fils arrive de Paris aujourd’hui?”
Elle a caressé sa vieille valise marron.
“Mon fils s’appelle Julien. Il avait 24 ans. En 2004. Il étudiait à Paris. À la Sorbonne. Lettres. Il voulait être professeur de français. Il était très intelligent, mon Julien. Il écrivait des poèmes.
Le 13 août 2004, il y a 20 ans, il devait revenir à Toulouse pour les vacances. Par le train de 18h42. Comme toujours. Il prenait toujours le train de 18h42. Il aimait ce train. Il disait: ‘Maman, je prends le train de 18h42, tu viens me chercher à la gare sous la grande horloge à 18h42 précises.’
Ce jour-là, 13 août 2004, je suis venue à 18h30, comme aujourd’hui, avec sa valise, pour rapporter ses affaires sales de Paris. J’ai attendu. 18h42. Le train est arrivé. Julien n’est pas descendu. J’ai attendu que tout le monde descende. Pas de Julien.
J’ai cru qu’il avait raté le train. J’ai attendu le suivant. 19h42. Pas de Julien. Le suivant. 20h42. Pas de Julien.
Je suis rentrée chez moi. Pas de coup de téléphone. Le lendemain, 14 août, deux gendarmes sont venus à la maison. Rue du Taur.
‘Madame, votre fils Julien était dans le train de 18h42 hier? Le train qui a déraillé à 40 km de Paris? Il y a eu un accident. Le train a déraillé. 12 morts. Votre fils… votre fils fait partie des morts.’
Mon Julien est mort dans le train de 18h42 le 13 août 2004. Il avait 24 ans. Il voulait être professeur.
Pendant un an, je n’ai pas pu venir à la gare. J’étais morte aussi.
Puis un jour, le 13 août 2005, un an après, je suis revenue. À 18h30. Sous la grande horloge. Avec sa vieille valise marron. Pour attendre le train de 18h42. Parce que dans ma tête, un jour, le train de 18h42 va arriver, et Julien va descendre. Avec ses poèmes. Et il va dire: ‘Maman, pardon, j’ai eu un an de retard. Mais je suis là.’
Je sais que c’est impossible. Je sais qu’il est mort. J’ai été à l’enterrement. Mais je viens quand même. Tous les jours. À 18h42. Depuis 20 ans. Parce que si je ne viens pas, c’est comme si je l’oubliais. Et si je l’oublie, il meurt une deuxième fois.
Alors je viens. Avec sa valise. Sous la grande horloge. J’attends le train de 18h42. Qui n’arrivera jamais avec Julien dedans. Mais j’attends quand même. Parce qu’une mère n’arrête jamais d’attendre son fils. Même 20 ans après. Même sous 40 degrés. Même quand le train a 2 heures de retard.”
Le train de 18h42 est arrivé à 20h42 ce jour-là, avec 2 heures de retard. Simone a attendu jusqu’à 20h55. Elle a regardé chaque personne descendre. Pas de Julien. Elle a pris sa valise marron et elle est rentrée chez elle, rue du Taur, sous 40 degrés, à 21 heures, dans Toulouse en canicule.
Je l’ai vue partir de loin, petite, avec sa robe à fleurs bleues et sa vieille valise marron, sous la grande horloge de Toulouse-Matabiau qui faisait tic-tac très fort.
Si vous passez un jour par la gare de Toulouse-Matabiau à 18h42, cherchez sous la grande horloge du quai numéro 1. Vous verrez une petite femme avec une robe à fleurs bleues et une vieille valise marron. Ne la dérangez pas. Elle attend son fils Julien, 24 ans, qui devait arriver par le train de 18h42 le 13 août 2004 et qui n’est jamais arrivé.
Et si vous prenez le train de 18h42 à Paris pour Toulouse, pensez à Julien. Un garçon de 24 ans qui voulait être professeur de français et qui écrivait des poèmes, et qui est mort dans un train à 40 km de Paris, un jour d’août 2004, en rentrant voir sa mère à Toulouse.
Et pensez à Simone, sa mère, qui attend depuis 20 ans sous une grande horloge, avec une vieille valise marron, un train qui n’arrivera jamais.