LA FEMME DE STRASBOURG QUI NETTOIE UNE TOMBE QUI N’EST PAS CELLE DE SON MARI DEPUIS 15 ANS
Strasbourg en novembre est la ville la plus triste de France. Il pleut tout le temps, le ciel est bas et gris, le Rhin est gris, les maisons à colombages de la Petite France sont mouillées, et il fait froid, un froid qui vient d’Allemagne, un froid humide qui reste dans les vêtements.
Le cimetière Saint-Louis à Strasbourg est très grand. Très silencieux. Au mois de novembre, il n’y a personne. Juste des feuilles mortes, de la pluie, et des tombes.
Moi, j’y vais souvent. Mon père est enterré là-bas. Je vais le voir tous les dimanches, à 10 heures du matin. Je nettoie sa tombe, je mets des fleurs, je parle un peu.
Et tous les dimanches, depuis 3 ans que j’y vais, je vois la même femme. Elle a environ 70 ans. Petite, maigre, cheveux gris coupés courts, imperméable beige, bottes en caoutchouc. Elle vient à 10 heures aussi. Mais elle ne va pas voir son mari.
Elle va au fond du cimetière, tout au fond, là où il y a les vieilles tombes, celles qui sont abandonnées, sans fleurs, sans noms lisibles. Et elle nettoie une tombe.
Une tombe d’un homme qu’elle ne connaît pas.
Elle enlève les feuilles, elle lave la pierre avec de l’eau et une brosse, elle met des fleurs blanches, toujours des fleurs blanches, des chrysanthèmes blancs. Et elle reste longtemps. Une heure. Parfois deux heures. Assise sur un petit tabouret pliable qu’elle apporte. Elle parle à la tombe. Elle parle en allemand et en français.
Un dimanche de novembre, il pleuvait très fort, il n’y avait personne au cimetière sauf elle et moi, je suis allée la voir. J’avais un parapluie.
“Bonjour”, j’ai dit, “je vous vois ici tous les dimanches. Depuis 3 ans. Vous nettoyez cette tombe tous les dimanches. C’est votre mari?”
Elle a levé la tête. Elle avait des yeux très bleus, très clairs, qui avaient beaucoup pleuré.
“Non”, a-t-elle dit, en français avec un fort accent alsacien. “Ce n’est pas mon mari. Mon mari est enterré là-bas, à l’entrée. Mort en 2008. Mais je ne vais plus le voir.”
“Alors qui est enterré ici?”
Elle a caressé la pierre. On pouvait à peine lire le nom: “Hans Keller, 1930-1984.”
“C’est Hans. Hans Keller. Il était allemand. Il habitait à Kehl, de l’autre côté du Rhin. Moi, j’habite à Strasbourg, depuis toujours. Mon nom est Marie. Marie Weber.
En 1982, j’avais 28 ans. J’étais mariée depuis 5 ans avec un homme qui me battait. Tous les soirs il buvait et il me battait. J’avais peur. J’avais deux petits enfants. Je ne pouvais pas partir. Je n’avais pas d’argent, pas de famille.
Un jour, en été, je suis allée au Rhin, pour me laver les bleus. J’avais honte. Je pleurais au bord de l’eau. Et de l’autre côté, un homme m’a vue. Un Allemand. Il était pêcheur. Il a traversé le Rhin avec sa petite barque. Il est venu vers moi. Il ne m’a rien demandé. Il m’a juste donné un mouchoir blanc. Propre. Avec ses initiales: H.K.
Il s’appelait Hans. Hans Keller. Il avait 52 ans. Moi 28. Il était veuf. Sa femme était morte d’un cancer. Il avait deux grands enfants en Allemagne.
Pendant deux ans, tous les dimanches, à 10 heures du matin, on se retrouvait au bord du Rhin. Côté français. Il apportait du café dans un thermos et des petits gâteaux à la cannelle que sa femme faisait avant. Il ne me touchait jamais. Il parlait. Il m’écoutait. Il me disait: ‘Marie, tu es forte. Tu vas partir. Un jour.’
Grâce à lui, j’ai eu le courage de quitter mon mari en 1984. J’ai pris mes deux enfants et je suis partie chez ma sœur à Colmar.
Le dimanche suivant, à 10 heures, je suis allée au bord du Rhin pour lui dire que j’étais partie. Il n’était pas là. J’ai attendu. 10h, 11h, 12h. Personne.
Le lundi, j’ai vu dans le journal: ‘Pêcheur allemand mort noyé dans le Rhin dimanche matin. Hans Keller, 54 ans, de Kehl. Sa barque a chaviré.’
Il est mort en venant me voir. Le dimanche à 10 heures. Comme toujours. Sa barque a chaviré dans le Rhin. À cause du courant.
Je n’ai jamais pu aller à son enterrement. Sa famille allemande ne me connaissait pas. J’étais une femme française, mariée, avec deux enfants. Qui aurait compris?
Alors depuis 1984, je viens ici. Tous les dimanches à 10 heures. Je nettoie sa tombe. Je mets des fleurs blanches, comme son mouchoir blanc. Je lui parle. Je lui dis: ‘Hans, je suis partie. Comme tu m’as dit. Je suis forte. Merci pour le mouchoir blanc. Merci pour les gâteaux à la cannelle. Merci de m’avoir sauvée.’
40 ans. 15 ans que je nettoie sa tombe ici à Strasbourg, depuis que j’ai retrouvé où il était enterré. Avant, il était enterré à Kehl, mais sa famille a vendu la concession et on l’a déplacé ici, à Strasbourg, au cimetière Saint-Louis. Comme s’il voulait revenir près de moi, du côté français.
Mon mari, mon vrai mari qui me battait, il est mort en 2008. Je ne vais jamais sur sa tombe. Mais sur celle de Hans, un homme que j’ai vu seulement le dimanche à 10 heures pendant deux ans, et qui m’a donné un mouchoir blanc, je viens tous les dimanches depuis 40 ans.
Parce que parfois, un mouchoir blanc propre donné au bon moment, ça vaut plus que 30 ans de mariage.”
Elle a rangé sa brosse, son tabouret. Elle a mis les fleurs blanches. Elle a dit: “À dimanche prochain, Hans. À 10 heures. Comme toujours.”
Elle est partie sous la pluie, avec ses bottes en caoutchouc, dans le cimetière vide de Strasbourg en novembre.
Je suis restée devant la tombe de Hans Keller. Un homme allemand de Kehl, mort en 1984 dans le Rhin, qui a sauvé une femme française avec un mouchoir blanc et des gâteaux à la cannelle. Et qui a maintenant, depuis 40 ans, des fleurs blanches tous les dimanches à 10 heures.
Si vous allez un jour au cimetière Saint-Louis à Strasbourg, un dimanche à 10 heures en novembre, cherchez au fond, les vieilles tombes. Vous verrez une petite femme avec un imperméable beige et des fleurs blanches. Ne la dérangez pas. Elle parle à Hans. À 10 heures. Comme tous les dimanches depuis 40 ans. Parce que Hans lui a donné un mouchoir blanc quand elle pleurait au bord du Rhin.
Et un mouchoir blanc, parfois, ça sauve une vie.
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