Le Berger qui parlait à la glace
Au Pérou, à 4800 mètres d’altitude, dans la Cordillère des Andes, il fait très froid, l’air est si fin qu’on a du mal à respirer, et il y a des glaciers qui brillent comme des miroirs. Là-haut, il n’y a presque rien. Juste des pierres, de la glace, et des alpagas.
Dans ce désert blanc vivait Don Felipe. 80 ans. Un berger d’alpagas. Depuis qu’il avait 7 ans, il gardait des alpagas pour sa famille. Il connaissait chaque glacier comme tu connais les rues de ton quartier. Il leur avait même donné des noms. “Le Grand Blanc”, “La Dame qui dort”, “El Espejo” – Le Miroir.
Don Felipe savait lire la glace. Il savait quand elle allait bouger, quand elle allait craquer, quand un lac allait se former. Son grand-père le lui avait appris, et son grand-père l’avait appris de son grand-père. 400 ans de savoir de berger dans les Andes.
Mais depuis 15 ans, Don Felipe voyait quelque chose qui lui faisait très peur. Les glaciers disparaissaient. Très vite. “La Dame qui dort” avait perdu la moitié de son corps en 10 ans. “El Espejo” avait complètement disparu en 2018. L’eau qui coulait de la fonte inondait les vallées en bas, puis il n’y avait plus d’eau du tout en saison sèche.
Les scientifiques de Lima venaient parfois avec des hélicoptères, prenaient des photos, mesuraient, et repartaient. Ils disaient : “Oui, c’est le changement climatique, c’est grave.” Et ils repartaient à Lima.
Les jeunes du village de Don Felipe partaient aussi. Il n’y avait plus d’eau pour les alpagas, plus d’herbe. Ils partaient à Cusco devenir chauffeurs de taxi pour les touristes.
Don Felipe restait seul, à 4800 mètres, avec ses 30 alpagas et ses glaciers qui mouraient.
Sa petite-fille, Lucia, avait 20 ans. Lucia était partie étudier à l’université de Cusco. Elle étudiait la glaciologie – la science de la glace. Elle était la première de sa famille à aller à l’université. Elle était revenue au village pour les vacances de 2023 et elle avait vu son grand-père pleurer devant “La Dame qui dort”, qui n’était plus qu’un petit morceau de glace sale.
Lucia avait une idée. Dans ses cours à Cusco, elle avait appris que les scientifiques avaient besoin de données de terrain, tous les jours, pas juste une fois par an quand l’hélicoptère vient. Mais personne ne voulait rester à 4800 mètres tous les jours pour mesurer la glace. C’était trop dur, trop froid, trop isolé.
Personne, sauf son grand-père.
Elle lui a dit : “Abuelo, et si tu devenais scientifique ?”
Il a rigolé : “Moi ? Je ne sais même pas écrire bien.”
Elle a dit : “Tu sais lire la glace mieux que tous mes professeurs. Moi je vais t’apprendre à utiliser un GPS, un thermomètre, et une application sur un vieux téléphone. Tous les jours, tu prends une photo du glacier au même endroit, tu notes la température, tu marques où est le bord de la glace. Et moi, à Cusco, je récupère les données et je les envoie aux scientifiques.”
Don Felipe a dit : “Et ça va faire revenir la glace ?”
Lucia a dit : “Non. Mais ça va faire que le monde va savoir qu’elle meurt, et à quelle vitesse. Et peut-être qu’on pourra sauver l’eau pour le village en bas.”
Don Felipe a accepté.
Lucia lui a laissé un vieux smartphone durci, avec une batterie solaire, un bâton avec des marques pour mesurer la neige, et un carnet étanche.
Tous les jours depuis le 15 août 2023, à 6h du matin, à -15 degrés, Don Felipe se lève, il met son poncho, il marche 40 minutes jusqu’à “La Dame qui dort”, et il fait la même chose : photo, mesure, température, note dans le carnet : “Aujourd’hui, 12 cm de moins que hier. L’eau coule plus vite. J’ai vu 3 condors.”
Et il envoie tout via satellite à Lucia.
Lucia, à Cusco, a montré les données à ses professeurs. Ses professeurs les ont montrées à des scientifiques à Lima, puis à des scientifiques en Suisse, qui étudient tous les glaciers du monde.
Et ils ont été choqués. Les données de Don Felipe étaient les plus précises, les plus régulières, les plus précieuses qu’ils aient jamais eues sur un glacier andin. Parce qu’un satellite passe une fois par semaine, un hélicoptère une fois par an, mais un berger qui vit là depuis 80 ans et qui mesure tous les jours à 6h du matin, ça n’existe nulle part ailleurs.
Ils ont publié un article dans une revue scientifique : “High-altitude daily monitoring of Andean glaciers by local pastoralist Felipe Quispe, 4800m”. Le nom de Don Felipe dans une revue que lisent des scientifiques du monde entier.
Une équipe de la NASA est venue le voir. Ils lui ont donné une vraie station météo automatique. Ils lui ont payé un petit salaire pour être “Guardian del Glaciar” – Gardien du Glacier. Le premier gardien officiel de glacier au Pérou.
Aujourd’hui, Don Felipe a 82 ans. Il a 6 stations météo qu’il surveille, avec 6 glaciers différents. Il marche 4 heures par jour dans la glace. Il a formé 4 autres vieux bergers comme lui à faire la même chose sur d’autres montagnes.
Et Lucia ? Elle a 22 ans, elle a fini sa licence. Elle a refusé une bourse pour aller étudier en Suisse. Elle est revenue vivre dans son village à 3800 mètres. Elle a créé une association “Abuelos del Hielo” – Les Grands-pères de la Glace. Elle équipe des bergers de 70, 80 ans dans toutes les Andes avec des smartphones et des bâtons de mesure.
Elle dit : “Les scientifiques pensaient qu’il fallait des satellites à 10 millions de dollars pour surveiller les glaciers. En fait, il fallait juste demander aux bergers qui les regardent mourir tous les jours depuis 15 ans et qui pleurent devant.”
Si tu vas aujourd’hui à 4800 mètres au Pérou, tu verras peut-être un vieux monsieur avec un poncho rouge, un bonnet, 30 alpagas derrière lui, qui prend en photo un morceau de glace qui fond.
Il ne peut pas arrêter la glace de fondre. Personne ne peut, tout seul.
Mais grâce à lui, le monde entier sait maintenant exactement à quelle vitesse elle fond, et grâce à ses mesures, le village en bas a pu construire un petit barrage pour garder l’eau de la fonte pour la saison sèche.
Et Don Felipe, devant “La Dame qui dort” qui est maintenant toute petite, ne pleure plus. Il prend sa photo, il note, et il lui dit en quechua, sa langue : “Je suis là. Je te regarde. Je ne te laisserai pas disparaître sans que personne ne le sache. Tu ne mourras pas toute seule.”
Parce que parfois, être témoin de quelque chose qui meurt, et le noter, une photo par jour à -15 degrés, c’est déjà une forme d’amour. Et c’est la seule chose qui peut parfois sauver ceux qui vivent en bas de la montagne.