Le Dernier Fabricant de pâtes à la main

En Italie, dans les Pouilles, tout au sud, il y a un village blanc accroché à une colline qui s’appelle Otrante. Les maisons sont en pierre blanche, les ruelles sont si étroites que deux personnes ne peuvent pas passer en même temps, et il y a des oliviers partout qui ont 1000 ans.

Dans une de ces ruelles vivait Nonna Rosa. 82 ans. Toute petite, 1m45, les cheveux blancs attachés en chignon, les mains déformées par 70 ans de travail. Nonna Rosa était la dernière femme à faire les “orecchiette” à la main, tous les jours, devant sa porte.

Les orecchiette, ce sont des petites pâtes en forme de petite oreille. C’est la spécialité des Pouilles. Ça prend des heures. Il faut pétrir, rouler, couper, et avec le pouce, retourner chaque petite pâte une par une pour faire la forme d’oreille. 1 kilo, c’est 4 heures de travail. 1 kilo, c’est 800 petites oreilles, une par une.

Pendant 60 ans, Rosa s’est assise tous les matins à 6h devant sa porte, avec sa grande table en bois, et elle a fait des orecchiette. Les touristes passaient, prenaient des photos, achetaient un sachet. Les voisins venaient discuter. C’était la vie du village.

Mais depuis 10 ans, le village se vidait. Les jeunes partaient à Bari, à Milan, à Londres. Plus personne ne voulait apprendre à faire des pâtes à la main. Pourquoi passer 4 heures à faire 1 kilo de pâtes quand on peut acheter un paquet industriel à 1 euro au supermarché en 2 minutes ?

Les petits-enfants de Rosa, tous nés à Milan, venaient une fois par an en été. Ils disaient : “Nonna, tu devrais arrêter, tes mains te font mal. Repose-toi.”

Et l’année dernière, le maire a dit à Rosa : “Rosa, on va transformer ta ruelle en boutique de souvenirs. Ce sera mieux pour les touristes.”

Rosa n’a rien dit. Elle a continué à faire ses pâtes.

Jusqu’au jour où son arrière-petite-fille, Sofia, est arrivée. Sofia avait 23 ans. Elle était née à Milan, elle n’avait jamais vécu au village. Elle étudiait le design à l’école Polytechnique de Milan. Elle était en dépression. Elle avait fait un burn-out à 23 ans à cause de la compétition, des réseaux sociaux, de devoir toujours être parfaite, toujours produire plus vite.

Ses parents l’ont envoyée chez Nonna Rosa pour 2 semaines, pour qu’elle se repose. “Va voir ton arrière-grand-mère, il n’y a pas de wifi là-bas, ça te fera du bien.”

Sofia est arrivée avec sa valise à roulettes, son iPhone, son MacBook, et son anxiété. Elle trouvait le village ennuyeux. Il n’y avait rien. Pas de bar branché, pas de musée, juste des vieilles pierres, des vieilles dames, et des oliviers.

Le premier matin, à 6h, elle a été réveillée par un bruit : tac, tac, tac. C’était Nonna Rosa qui pétrissait déjà sa pâte.

Sofia est descendue. Elle a vu son arrière-grand-mère, 82 ans, qui faisait déjà des orecchiette. 800 petites oreilles, une par une.

Sofia, qui était designer, qui passait sa vie à dessiner des objets sur ordinateur qui seraient fabriqués en 2 secondes par une machine en Chine, a été hypnotisée par les mains de son arrière-grand-mère.

Elle s’est assise à côté d’elle. Elle a dit : “Nonna, posso provare ? Je peux essayer ?”

Nonna Rosa a souri pour la première fois depuis longtemps. Elle a donné un petit bout de pâte à Sofia.

Sofia a essayé. Elle a raté. La pâte collait, elle se cassait, elle ne faisait pas la forme d’oreille. Elle qui était la meilleure de sa classe en design, elle n’arrivait pas à faire une petite pâte.

Elle a recommencé. Raté.
Recommencé. Raté.

Au bout d’une heure, elle avait fait 10 orecchiette moches, toutes différentes, toutes cassées.

Nonna Rosa a pris ses mains et lui a dit en dialecte : “Non devi fare perfetto. Devi fare con amore. Pas besoin de faire parfait. Il faut faire avec amour. Tes pâtes moches, c’est normal, c’est ta première fois. Les miennes aussi étaient moches il y a 70 ans.”

Sofia est restée 2 semaines. Tous les matins à 6h, elle se levait pour faire des orecchiette avec son arrière-grand-mère. Au bout de 2 semaines, elle arrivait à en faire 100 à l’heure. Toujours moins bien que Rosa, qui en faisait 200 à l’heure les yeux fermés, mais déjà mieux.

Et surtout, pour la première fois depuis 3 ans, son anxiété avait disparu. Parce que quand tu fais des orecchiette, tu ne peux pas penser à autre chose. Tu dois être là, avec tes mains, avec la pâte, avec le tac tac. Tu ne peux pas scroller sur Instagram en même temps. C’est impossible. C’est une méditation.

Elle est rentrée à Milan. Mais elle n’est pas retournée à l’école Polytechnique.

Elle a fait quelque chose de fou. Elle a créé un compte TikTok qui s’appelle “Orecchiette con Nonna Rosa”. Tous les jours, à 6h du matin, heure italienne, elle faisait un live de 30 minutes où on voyait juste les mains de Nonna Rosa et ses mains à elle, qui faisaient des orecchiette, en silence, avec juste le bruit du tac tac et les oiseaux du village.

Elle pensait que 10 personnes allaient regarder. Des mamies italiennes.

Le premier live a eu 5 000 personnes.
Le deuxième, 20 000.
Au bout d’un mois, 200 000 personnes regardaient tous les matins à 6h deux femmes faire des pâtes en silence.

Pourquoi ? Parce que dans un monde où tout va à 1000 à l’heure, où tout le monde est stressé, angoissé, où tout doit être parfait et rapide, voir pendant 30 minutes deux paires de mains qui font lentement, calmement, 800 petites oreilles une par une, sans parler, c’était devenu la chose la plus apaisante du monde.

Les gens écrivaient dans les commentaires : “Je regarde votre live tous les matins avant d’aller travailler, ça me calme.”
“Je n’ai jamais mangé d’orecchiette, mais je regarde parce que vos mains me font pleurer.”
“J’ai arrêté de prendre des anxiolytiques grâce à vous.”

Des chefs étoilés de Milan, de Paris, de Tokyo ont commencé à commander les orecchiette de Nonna Rosa. Pas parce qu’elles étaient meilleures que les industrielles. Mais parce qu’elles avaient une histoire. Chaque petite oreille avait été retournée par une main de 82 ans et une main de 23 ans.

Sofia a déménagé définitivement à Otrante. Elle a loué la petite maison à côté de Nonna Rosa. Elle a ouvert un tout petit atelier-école qui s’appelle “La Scuola delle Orecchiette Lente” – L’École des Pâtes Lentes. Elle n’apprend pas juste à faire des pâtes. Elle apprend aux gens qui viennent de Milan, de Berlin, de New York, à ralentir. 4 heures pour 1 kilo. 800 gestes. Un par un.

Et Nonna Rosa ? À 84 ans, elle est plus célèbre que jamais. Elle a été invitée à la télévision italienne. Elle a dit : “Moi, j’ai juste fait des pâtes toute ma vie. Je ne savais pas que ça pouvait soigner des gens qui sont malades parce qu’ils vont trop vite.”

Aujourd’hui, si tu vas à Otrante, dans la petite ruelle blanche, tu verras toujours à 6h du matin deux femmes assises devant une table en bois. Une de 84 ans, petite, avec un chignon blanc, qui fait 200 orecchiette à l’heure les yeux fermés. Et une de 25 ans, qui en fait 150 à l’heure, qui filme parfois en live pour 200 000 personnes qui regardent en silence, à 6h du matin, avant de commencer leur journée trop rapide.

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Et tu comprendras que parfois, la solution à l’anxiété de tout un monde qui va trop vite, ce n’est pas une nouvelle application, ce n’est pas un nouveau médicament.

C’est juste une vieille dame de 1m45 qui te montre comment, avec ton pouce, tu peux retourner une petite boule de pâte pour en faire une petite oreille. Une par une. 800 fois. Sans te presser. Et qui te dit : “Non devi fare perfetto. Devi fare con amore.”

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