Le Pêcheur qui comptait les étoiles

À Saint-Louis, au Sénégal, là où le fleuve Sénégal rencontre l’océan Atlantique, il y a un quartier de pêcheurs qui s’appelle Guet Ndar. C’est le quartier le plus peuplé d’Afrique. Des maisons collées les unes aux autres, des pirogues colorées partout, et des enfants qui courent pieds nus entre les filets de pêche.

Dans ce quartier vivait Pape Diop. Pape avait 78 ans. Toute sa vie, il avait été pêcheur. Pas un pêcheur avec un gros bateau et un sonar. Un pêcheur à l’ancienne. Il partait à 4 heures du matin sur sa petite pirogue en bois, avec une voile déchirée et une rame. Il connaissait l’océan comme tu connais ta chambre. Il savait où étaient les poissons juste en regardant la couleur de l’eau, le vent, les étoiles.

Pendant 60 ans, il avait nourri tout son quartier. Il avait 9 enfants, 32 petits-enfants. Tout le monde l’appelait “Pape Mer”, le Père de la Mer.

Mais depuis 5 ans, Pape ne pêchait plus. Pas parce qu’il était fatigué. Parce qu’il n’y avait plus de poissons. Les gros chalutiers chinois et européens venaient tout près des côtes et prenaient tout. Les jeunes pêcheurs de Guet Ndar revenaient avec des filets vides. Ils restaient 12 heures en mer pour 3 petits poissons. Certains essayaient de partir pour l’Espagne en pirogue. Beaucoup mouraient.

Pape restait assis devant sa maison, sur une chaise en plastique bleu, et regardait l’océan vide. Il disait : “La mer est fatiguée. On l’a trop prise et on ne lui a jamais rien rendu.”

Sa petite-fille, Awa, avait 19 ans. Awa était différente. Elle était la première de la famille à aller à l’université. Elle étudiait la biologie marine à l’université Gaston Berger de Saint-Louis. Elle voulait comprendre pourquoi il n’y avait plus de poissons. Ses copines se moquaient d’elle : “Tu veux sauver les poissons avec des livres ? Il faut partir en Europe, pas rester ici.”

Awa venait voir son grand-père tous les soirs. Elle lui apportait son cahier. Elle lui disait : “Pape, explique-moi comment tu savais où étaient les poissons avant.”

Et Pape lui expliquait. Pas avec des mots scientifiques. Avec des histoires.

“Quand l’eau est verte foncée le matin et que le vent vient du nord, les sardinelles sont là, derrière la langue de Barbarie.”
“Quand les étoiles de la Grande Ourse sont basses en août, c’est le temps des mérous.”
“Quand les oiseaux fous volent en cercle très haut, il y a du thon en dessous.”

Awa notait tout. Elle comparait avec ses cours de biologie. Et elle s’est rendu compte de quelque chose d’incroyable : son grand-père, qui n’était jamais allé à l’école, connaissait par cœur tout ce que les scientifiques venaient à peine de découvrir avec des satellites. Les courants, les températures, la reproduction des poissons. Il le savait depuis 60 ans, juste en regardant.

Un jour, Awa a eu une idée pour son mémoire de licence. Elle a dit à son grand-père : “Pape, et si on faisait un livre ensemble ? Ton savoir et ma science. On va appeler ça ‘La Carte de Pape Mer’. On va faire une carte de l’océan autour de Saint-Louis, mais pas une carte normale. Une carte avec tes histoires. Où sont les poissons, quand ils viennent, quand il faut les laisser tranquilles pour qu’ils fassent des bébés poissons.”

Pape a rigolé : “Qui va lire un livre d’un vieux pêcheur qui ne sait pas écrire ?”

Awa a dit : “Tout le monde. Parce que plus personne ne sait.”

Pendant 6 mois, tous les soirs, de 18h à 20h, sur la chaise bleue devant la maison, Pape racontait et Awa dessinait. Ils ont fait une énorme carte à la main, de 2 mètres sur 2 mètres. Dessus, il y avait l’océan, mais pas comme sur Google Maps. Il y avait des zones marquées : “Ici, en octobre, les poissons font leurs bébés, il ne faut pas pêcher ici”. “Ici, quand l’eau est chaude, les tortues viennent”. “Ici, mon père a vu une baleine en 1965”.

Awa a présenté sa carte à l’université. Son professeur, un vieux Français qui travaillait au Sénégal depuis 30 ans, est resté silencieux pendant 5 minutes. Puis il a dit : “Awa, ce n’est pas un mémoire de licence. C’est un trésor national. Il faut montrer ça au ministre de la pêche.”

La carte a été présentée au ministère à Dakar. Les fonctionnaires, qui ne parlaient que de quotas et de tonnes et de licences pour les chalutiers étrangers, ont vu pour la première fois une carte de la mer racontée par un pêcheur qui l’aimait.

Ils ont décidé de faire quelque chose qu’ils n’avaient jamais fait. Créer la première “Aire Marine Protégée de Guet Ndar” gérée par les pêcheurs eux-mêmes, en utilisant la carte de Pape.

La règle était simple et venait de Pape : on ne pêche pas pendant 3 mois dans la zone où les poissons font leurs bébés. Tout le monde a râlé au début. 3 mois sans pêcher, c’est 3 mois sans manger.

Mais Pape est allé voir tous les jeunes pêcheurs, un par un. Il leur a dit : “Si on ne laisse pas la mer se reposer maintenant, dans 2 ans il n’y aura plus rien du tout et nos enfants devront partir en Espagne et mourir en mer. Si on la laisse se reposer 3 mois, elle nous donnera à manger pendant 20 ans.”

Ils l’ont écouté. Parce que c’était Pape Mer.

Ils ont respecté les 3 mois. C’était dur. Awa et les étudiants de l’université ont apporté du riz, de l’aide.

Au bout de 4 mois, les jeunes sont repartis pêcher dans la zone protégée.

Et ils sont revenus avec des pirogues pleines. Pleines à craquer. Des poissons qu’ils n’avaient pas vus depuis 10 ans. Des gros mérous, des sardinelles brillantes, des capitaines.

Tout Guet Ndar a fait la fête pendant 3 jours. On a fait du thiéboudienne pour tout le quartier.

Aujourd’hui, Pape a 80 ans. Il ne va plus en mer. Mais tous les matins, il est sur sa chaise bleue, et les jeunes pêcheurs viennent lui demander : “Pape, aujourd’hui, on va où ?”

Et il lève la tête, il regarde le ciel, la couleur de l’eau, le vent, et il dit : “Allez vers le sud, derrière la petite île, les poissons vous attendent.”

Et Awa ? Elle a 21 ans maintenant. Elle est en Master. Sa carte de Pape Mer a été imprimée et est accrochée dans toutes les écoles de pêche du Sénégal, de Saint-Louis à Ziguinchor. Et en bas de la carte, il y a écrit :

“Dessinée par Awa Diop, 19 ans, étudiante, et racontée par Pape Diop, 78 ans, pêcheur qui ne sait pas écrire mais qui sait lire la mer et les étoiles.”

Parce que parfois, le jeune a besoin du vieux pour savoir où chercher.
Et le vieux a besoin du jeune pour que son savoir ne meure pas avec lui sur une chaise bleue devant un océan vide.

Et quand les deux se rencontrent vraiment, l’océan se remplit à nouveau de poissons.

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