Le Boulanger de Reykjavik
À Reykjavik, en Islande, il fait nuit pendant 20 heures par jour en hiver. Il fait -10 degrés, il y a du vent qui vient de l’Arctique, et tout le monde reste chez soi. C’est le pays le plus isolé d’Europe.
Dans une petite rue du centre, il y avait une boulangerie qui s’appelait “Myllan” qui veut dire “Le Moulin” en islandais. La boulangerie appartenait à Jon, 81 ans. Jon faisait du pain depuis qu’il avait 14 ans. Il avait les mains brûlées par 67 ans de four. Il se levait tous les jours à 3 heures du matin, même le dimanche, même à Noël. Parce que le pain, ça ne prend pas de vacances.
Jon n’avait jamais eu d’enfants. Sa femme était morte il y a 10 ans. Il vivait seul au-dessus de la boulangerie. Sa seule famille, c’était ses clients. Les mêmes depuis 40 ans. Ils venaient, ils prenaient leur pain noir islandais, le “rúgbrauð”, un pain qui cuit pendant 24 heures près des sources chaudes. Ils disaient “Takk Jon”, merci Jon, et ils partaient. C’était une vie très calme, très froide, très régulière.
En novembre 2023, une jeune fille est entrée dans sa boulangerie. Elle n’était pas islandaise. Elle avait 23 ans, elle était toute petite, avec un grand sac à dos, des cheveux noirs, et elle tremblait de froid. Elle s’appelait Linh. Elle venait du Vietnam. Elle était étudiante en échange à l’université de Reykjavik pour étudier les aurores boréales. Elle était arrivée depuis 2 semaines et elle détestait déjà.
Elle détestait le froid, elle détestait la nuit qui ne finissait jamais, elle détestait que les Islandais ne parlent à personne dans la rue, elle détestait être si loin de chez elle, où il faisait 30 degrés et où il y avait du bruit partout.
Elle est entrée dans la boulangerie de Jon juste pour se réchauffer. Elle n’avait pas d’argent pour acheter du pain, parce que tout est très cher en Islande.
Jon l’a vue trembler. Il ne parlait pas bien anglais. Il a juste pris un petit pain chaud, le plus chaud du four, et il le lui a donné. Il a dit : “For you. Cold outside.”
Linh a pris le pain. Elle l’a mangé. Elle a commencé à pleurer. Pas à cause du pain. Parce que c’était la première chose chaude et gentille qu’on lui donnait depuis 2 semaines en Islande.
Elle est revenue le lendemain. Et le surlendemain. Tous les jours à 7 heures, avant d’aller à l’université. Elle n’achetait toujours rien. Jon lui donnait toujours un petit pain chaud. Et petit à petit, ils ont commencé à se parler avec des gestes, avec quelques mots d’anglais.
Un jour, Linh lui a apporté quelque chose. Un petit paquet. C’était un “banh mi”, un sandwich vietnamien qu’elle avait fait dans sa petite cuisine d’étudiante, avec ce qu’elle avait trouvé. Du pain, un peu de carotte, de la coriandre.
Jon, qui n’avait jamais mangé vietnamien de sa vie, qui mangeait le même pain noir depuis 67 ans, a goûté. Il a dit : “Wow. What is this ?”
Elle a dit : “Vietnam.”
Le lendemain, Jon lui a demandé : “You teach me ?”
Linh a cru qu’il rigolait. Un vieux boulanger islandais de 81 ans qui veut apprendre à faire un sandwich vietnamien ?
Mais il ne rigolait pas. Le dimanche, jour où la boulangerie était fermée, il l’a invitée dans sa cuisine. Elle lui a appris à faire des banh mi. Il lui a appris à faire du rúgbrauð, le pain noir islandais qui cuit 24 heures.
Et ils ont eu une idée folle. Mélanger les deux. Faire un “Rúgbrauð Banh Mi”. Un pain noir islandais, long, chaud, avec dedans des légumes vietnamiens, de la coriandre, un peu de piment.
Ils l’ont fait le lundi. Jon l’a mis en vitrine, sans y croire, à côté de ses pains traditionnels. Il en a fait 10.
À 10 heures du matin, les 10 étaient vendus. Les Islandais, qui ne changent jamais de pain depuis 100 ans, avaient adoré. Parce que c’était à la fois islandais et complètement différent. Ça réchauffait et ça piquait en même temps.
Le lendemain, il en a fait 20. Vendus.
Le surlendemain, 50. Vendus.
Des étudiants de l’université sont venus. Des touristes. La télévision islandaise est venue faire un reportage : “Le boulanger de 81 ans et l’étudiante vietnamienne qui inventent le pain le plus bizarre d’Islande.”
Linh, qui voulait rentrer au Vietnam parce qu’elle se sentait seule et inutile dans ce pays de nuit, est devenue célèbre à Reykjavik. On l’appelait “la petite Vietnamienne du pain”.
Mais surtout, elle n’était plus seule. Tous les matins à 3 heures du matin, elle venait aider Jon à pétrir le pain. Elle apprenait l’islandais, il apprenait quelques mots vietnamiens. Il lui racontait sa femme, il lui racontait comment on faisait du pain pendant la Seconde Guerre mondiale quand il n’y avait pas de farine.
Elle lui racontait le marché de Hanoi, le bruit des motos, la chaleur, sa grand-mère qui faisait des soupes pendant 8 heures.
Un vieux de 81 ans qui n’avait jamais quitté l’Islande et une jeune de 23 ans qui avait traversé la planète se sont rendu compte qu’ils avaient la même chose : ils savaient tous les deux ce que c’était que de se lever tôt pour nourrir les autres.
En mai 2024, Linh a dû rentrer au Vietnam. Son échange était fini. Le dernier jour, il y avait une queue de 100 personnes devant la boulangerie Myllan. Tout le monde voulait un dernier Rúgbrauð Banh Mi fait par Linh.
Linh pleurait. Jon aussi, mais il cachait ses yeux parce qu’un boulanger islandais de 81 ans, ça ne pleure pas.
Avant de partir, Linh lui a laissé un cahier. Dedans, il y avait 20 recettes vietnamiennes écrites à la main, en anglais approximatif, avec des petits dessins.
Et Jon lui a laissé une clé. La clé de la boulangerie. Il lui a dit : “If you come back, this is your home.”
Linh est rentrée à Hanoi. Elle a ouvert un tout petit café. Elle l’a appelé “Myllan Hanoi”. Elle y vend du pain noir islandais Rúgbrauð. Les Vietnamiens trouvent ça bizarre, noir, un peu amer, mais ils aiment.
Et Jon, à Reykjavik ? Il vend toujours le Rúgbrauð Banh Mi. Il a mis une petite photo de Linh à côté de la caisse. Et il a appris à faire une soupe vietnamienne, la Pho, qu’il vend le vendredi. Pour les étudiants vietnamiens qui, comme Linh, arrivent en Islande et qui trouvent que la nuit est trop longue et le froid trop fort.
Il leur donne une soupe chaude et il dit : “For you. Cold outside.”
Parce que parfois, une histoire entre un vieux et un jeune, ce n’est pas besoin d’être du même pays, de la même langue, du même âge.
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Parfois, il suffit juste d’un pain chaud donné au bon moment, quand dehors il fait -10 degrés et nuit depuis 20 heures, pour que deux personnes qui n’avaient rien en commun deviennent une famille.
Et c’est ça, le vrai pain. Pas celui qui nourrit le ventre. Celui qui réchauffe quelqu’un qui a froid depuis trop longtemps, loin de chez lui.