Le Train qui ne s’arrête plus

Au Maroc, il y a une toute petite gare où presque plus aucun train ne s’arrête. Elle s’appelle Gare de Sidi Yahya El Gharb. C’est entre Kénitra et Sidi Kacem. Les trains rapides passent à 160 km/h devant elle sans s’arrêter. Seul le petit train omnibus, le plus lent, s’arrête encore 2 fois par jour.

À côté de cette gare vivait Lalla Khadija. 88 ans. Elle habitait là depuis 1962, quand son mari était chef de gare. Son mari est mort en 2005. La gare a fermé en 2010. Mais elle, elle est restée. Dans la petite maison de fonction, juste à côté du quai. Parce qu’elle disait : “Si je pars, qui va dire bonjour aux trains ?”

Tous les jours, à 7h12 et à 18h47, elle sortait sur le quai. Elle portait toujours sa djellaba blanche propre. Elle regardait le petit train s’arrêter. 3 personnes qui descendent, 2 qui montent. Elle disait : “Bon voyage, mon fils. Bssaha.” Aux voyageurs. Les voyageurs la prenaient pour une folle, mais ils souriaient.

Un jour de 2024, l’ONCF a annoncé que le petit train omnibus allait être supprimé. Plus rentable. Trop lent. À partir de janvier 2025, plus aucun train ne s’arrêterait à Sidi Yahya El Gharb. La gare serait démolie pour faire passer la future ligne à grande vitesse.

Lalla Khadija a appris ça à la radio. Elle a pleuré toute la nuit. Pas pour elle. Pour son mari, qui avait donné 40 ans de sa vie à cette gare.

Son petit-fils, Yassine, 27 ans, est venu la voir ce week-end-là. Yassine vivait à Casablanca. Il travaillait dans le marketing digital. Il faisait des publicités pour des boissons énergisantes. Il venait voir sa grand-mère une fois tous les 4 mois, il restait 2 heures, il regardait son téléphone, et il repartait. Il s’ennuyait à Sidi Yahya. “Il n’y a rien ici, mima.”

Quand il a vu sa grand-mère pleurer à cause d’une gare fermée, il a trouvé ça exagéré.

“Mima, c’est juste une gare. Tout le monde prend les cars maintenant, ou les voitures. C’est normal.”

Elle lui a dit : “Toi, tu ne comprends pas. Cette gare, ce n’était pas juste des trains. C’était le cœur du village. Quand ton grand-père sifflait le départ, tout le village savait qu’il était 7h12. Les femmes venaient vendre des msemen sur le quai. Les étudiants partaient à Kénitra pour l’université. Les militaires revenaient pour l’Aïd. Maintenant, s’il n’y a plus de gare, il n’y a plus de cœur. On est juste un endroit où les trains rapides passent sans nous regarder. Comme si on n’existait pas.”

Yassine est rentré à Casa. Mais la phrase de sa grand-mère est restée dans sa tête : “Un endroit où les trains rapides passent sans nous regarder.”

Lui, qui faisait du marketing digital, il a eu une idée. Pas une idée de pub pour une boisson. Une vraie idée.

Il est revenu le week-end suivant, avec sa caméra, son drone, et deux amis.

Il a dit à sa grand-mère : “Mima, on va faire un film sur ta gare. Mais pas un film triste. On va montrer ce que c’était.”

Pendant 3 semaines, Yassine est resté à Sidi Yahya El Gharb. Il a interviewé tous les vieux du village.

L’ancien vendeur de billets qui se souvenait de tous les horaires de 1970.
La vieille qui vendait des msemen sur le quai en 1985.
Le vieux qui avait rencontré sa femme dans le train de 7h12 en 1978 et qui l’avait épousée 3 mois après.

Il a fait des images avec son drone. La petite gare blanche perdue au milieu des champs verts du Gharb, avec les trains TGV qui la frôlent à toute vitesse sans s’arrêter. C’était beau et triste à la fois.

Il a monté une vidéo de 4 minutes. Il l’a intitulée : “La Gare qui attend encore”. Il l’a mise sur Instagram, TikTok, Facebook. Il a pensé que 100 personnes allaient la voir. Sa famille, ses amis.

En 48 heures, la vidéo a fait 2,3 millions de vues.

Pourquoi ? Parce que tout le Maroc a une Sidi Yahya El Gharb. Tout le monde a un petit village, une petite gare, un petit café, un petit endroit où plus personne ne s’arrête, où les trains rapides de la modernité passent sans regarder.

Les commentaires explosaient :
“Moi aussi je suis de Sidi Yahya, je n’y suis pas retourné depuis 10 ans, ta vidéo m’a fait pleurer.”
“Ma grand-mère faisait pareil à la gare de Ben Guerir.”
“C’est toute l’histoire du Maroc ça, on va trop vite et on oublie ceux qui nous ont fait.”

Une journaliste de 2M l’a appelé. Puis l’ONCF l’a appelé. Pas pour l’engueuler. Pour lui dire : “On a vu ta vidéo. On ne va pas démolir la gare.”

Finalement, l’ONCF n’a pas supprimé l’arrêt. Au contraire. Ils ont décidé de rénover la petite gare de Sidi Yahya El Gharb. De la garder comme “gare patrimoine”. Et ils ont nommé Lalla Khadija “Marraine d’honneur de la gare”. Avec un petit salaire symbolique de 1000 dirhams par mois pour qu’elle continue à dire “Bon voyage, mon fils” aux voyageurs.

Le 18 novembre 2025, jour de la réouverture, il y avait 300 personnes sur le quai. Tout le village. Des gens venus de Kénitra, de Rabat, même de Casa, qui avaient vu la vidéo. Il y avait même le ministre.

Et quand le petit train omnibus de 18h47 est arrivé, tout le monde a applaudi. Lalla Khadija, en djellaba blanche, a sifflé avec le vieux sifflet de son mari.

Et le train est parti.

Yassine, lui, a démissionné de son agence de pub à Casa 2 mois après. Il a créé sa propre petite agence. Elle ne fait pas de pub pour des boissons énergisantes. Elle fait des vidéos pour des petits villages, des petits artisans, des petits endroits que les trains rapides oublient. Il l’a appelée : “Les Gares qui attendent”.

Il dit : “À Casa, je vendais des choses dont les gens n’ont pas besoin. Ici, je montre des gens dont on a besoin, mais qu’on a oubliés.”

Aujourd’hui, si tu prends le train lent entre Kénitra et Sidi Kacem, il s’arrête toujours à Sidi Yahya El Gharb. Tu verras une toute petite gare blanche, très propre, avec des fleurs que Lalla Khadija a plantées. Et une vieille dame de 89 ans qui te dira : “Bon voyage, mon fils. Bssaha.”

Et tu comprendras que le Maroc ne va pas seulement à 320 km/h sur la LGV entre Tanger et Casa.

Le vrai Maroc, il va aussi à 40 km/h, entre deux champs du Gharb, et il s’arrête encore pour dire bonjour à une vieille dame qui attend depuis 1962.

Et parfois, il suffit d’un petit-fils qui s’ennuyait et d’une vidéo de 4 minutes pour que tout un pays se rappelle qu’il ne faut jamais passer trop vite devant ceux qui nous ont attendus.

Similar Posts

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *